Nous vous proposons ici des témoignages et documents
extraits, entre autres, des archives du musée. Si de
votre côté vous êtes en possession de matériel qui vous semble
intéressant, faites-le nous connaître !
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Le jeune lion Paderewski vu par un chroniqueur
américain en 1891. Un portrait tout à la fois exact et
amusant !
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Les
débuts de Paderewski Extrait d'une discussion
avec un journaliste anglais à la fin du siècle dernier.
Une part est laissée à l'ancecdote.
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Le
seul art vivant Le concertiste expose avec
passion, dans un texte daté de 1932 ses conceptions de
la musique.
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Paderewski diplomate Les enjeux de la paix de
Versailles et la question de Dantzig; deux extraits
d'articles de journaux.
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Lettre à la S.D.N Le représentant polonais
plaide pour les minorités. Le texte n'a pas perdu de sa
valeur aujourd'hui !
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Le bourgeois d'honneur Le musicien dans un
discours aux Morgiens, livre un portrait d'une Suisse
qui suscite de la nostalgie...
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Toast à Tolochenaz Remerciements lors d'une
fête avec la commune de résidence; on est là aussi dans
une Suisse de carte postale.
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Quelques amis
Une évocation de W. Fuchss, auteur d'une biographie.
Ce sont surtout les amis suisses qui sont évoqués.
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Un observateur moraliste
Entretien, en 1935, avec Anne-Marie Redard. Cette
Morgienne a été, plus tard, une des fondatrices de la
Société.
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La lettre à Mussolini Au début
de la Seconde Guerre mondiale, le patriote adresse une
lettre de protestation à Mussolini
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Un
voyage mouvementé Fin septembre 1940, Paderewski quitte
la Suisse pour les USA, afin de plaider la cause de son
pays. Le voyage est mouvementé.
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Le vieux résistant Quelques jours avant sa
mort, Paderewski, exilé aux Etats-Unis, prononce son
dernier discours.
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La liste des oeuvres On
trouvera une énumération des compositions, ce qui permet
de cerner, un peu, le profil de ce créateur.
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Manru Cet opéra, trop peu joué, fonde son
livret et certaines couleurs musicales sur le folklore
polonais.
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Discographie
Paderewski en CD's. Certains peuvent être achetés au
musée.
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Le grand salon à Riond-Bosson dans lequel
on pouvait voir deux pianos Steinway.
Paderewski vu par
un Américain
« Le jeune lion »
«Trois choses sont nécessaires» disait Mozart en montrant, de
façon significative, sa tête, son coeur et ses doigts, soit
intelligence, amour et maîtrise technique. Dans cette dernière
on trouve souvent une attitude extravagante et fausse au lieu de
calme, dignité et grâce, toutes qualités nécessaires où excelle
Ignacy Paderewski. D'abord il n'avait pas l'intention de devenir
un virtuose du piano, et penchait plutôt vers la composition
pure et simple. Ce n'est qu'à l'âge de 24 ans qu'il décida de se
vouer au jeu du piano avec lequel, depuis, il a gagné une telle
distinction.
A ses débuts aux Etats-Unis, au Music Hall de New York avec
l'Orchestre de la Société Symphonique, sous la direction de
Walter Damrosch, il joua comme pièce de résistance le Concerto
N° 4 de Camille Saint-Saëns, ainsi qu'un choix d'oeuvres de
Chopin. Pourquoi avait-il choisi ce concerto pour ses débuts ?
On ne le sait pas, car cette oeuvre était alors peu appréciée
par le public américain, et il paraît que, même sous les doigts
de Paderewski, il ne gagna rien en popularité. Quant à son
propre Concerto pour piano, présenté comme exemple de ses
compositions, il nous montra que le pianiste polonais était un
compositeur d'une originalité et d'une force marquantes, avec
une tendance vers des effets wagnériens. Etrangement, la partie
solo de cette oeuvre est secondaire. Les auditeurs de ce premier
concert purent mieux juger la virtuosité de l'artiste par la
présentation de quelques pièces en solo, et notamment d'un de
ses bis, la transcription de l'Erlkönig de Schubert par Liszt.
Après sa merveilleuse interprétation, le public se leva en masse
pour l'applaudir. Il avait peint l'admirable conversation
poétique entre le père et l'enfant avec une telle beauté
qu'aucun des auditeurs ne l'oubliera. A son deuxième concert, M.
Paderewski apparut pour la première fois comme interprète de
Beethoven, en jouant son Concerto N° 5 (Empereur). En général,
on considère les compositions de Beethoven comme le test final
des pouvoirs d'un pianiste, ce qui, en quelque sorte, l'incite
au perfectionnisme.
Paderewski dispose d'une maîtrise absolue de soi-même et de
son instrument; il joue les octaves de façon incomparable, et il
n'est pas moins parfait dans toute la coloration de cette
oeuvre. Son sens du dramatique est sensationnel, d'une portée
étonnante. En outre, sa résistance est presque incroyable: un
pianiste qui joue, en une seule soirée, deux concertos, ainsi
que des pièces en solo et plusieurs bis, est un géant. Son
répertoire également est simplement colossal, et ce qui
représenterait plusieurs concerts pour quelques-uns de nos
pianistes, semble être pour lui un jeu d'enfant pour un seul
concert ou récital.
En apparence, M. Paderewski est de taille moyenne, élancé,
mais très musclé. Son visage est très expressif, couronné d'une
masse de cheveux légèrement roux, qui bouclent autour de sa
tête. Cette particularité lui vaut, en Angleterre, le sobriquet
de «Lion blond». Ses mains ne sont pas grandes, mais le
développement musculaire, en particulier du poignet et des
doigts, est celui d'un athlète. Au piano, ses doigts semblent
parfois comme des crochets d'acier, mais ils savent révéler, à
l'occasion, avec une douceur de velours et de satin, toutes les
expressions dans les limites du clavier.
Sa tenue devant l'instrument est modeste et sans prétention,
entièrement libre de toute affectation ou excentricité de
manières. Il est plein de déférence envers son auditoire, mais
le domine par son sérieux et son intensité. Dans les relations
sociales, il a une attitude de «bon camarade et de bonhomie» qui
est absolument charmante. Il est, en effet, un brillant homme du
monde. Comme tous les Polonais, il est un fin polyglotte, parle
couramment, à part sa langue maternelle, l'allemand, le
français, le russe, et se sert convenablement de l'anglais.
Vu que le piano est d'un usage courant dans tout cercle de
famille, il faut être vraiment un génie pour soulever
l'enthousiasme et l'excitation fiévreuse d'un public de
mélomanes - et ceci d'autant plus que M. Paderewski a été
dangereusement «sur-annoncé» avant son apparition. Il est très
satisfaisant de constater que son succès auprès des auditeurs
américains a été tout à fait au niveau de sa réputation
européenne. M. Tretbar [le manager de Steinway] nous avait
promis beaucoup, mais ses promesses ont été plus que réalisées.
M. Paderewski est sans aucun doute un grand maître du piano.
Extrait d'un article de Harry F. MAWSON dans The Harper's
Weekly, New York, 5 décembre 1891 (traduit de l'anglais), cité
dans les «Annales Paderewski», n°21, 1998, pp. 5 et 6.

Le Steinway, utilisé par Paderewski en
1892-93, lors d'une tournée de 75 concerts en Amérique, est
maintenant exposé au «Smithsonian Museum» de Washington.
Paderewski évoque ses
débuts
(1875-1895)
Lors d'un entretien avec le journaliste londonien J.E.
Woolacott, Paderewski a évoqué sa première tournée de concerts,
improvisée à l'âge de seize ans.

Paderewski en tournée américaine (1892) sur
la plate-forne de son wagon. Son secrétaire de l'époque, Hugo
Görlitz, est à sa droite. Voyageaient avec lui son cuisinier,
son valet, son accordeur, son agent.
Bien que cette aventure musicale d'un adolescent ait été, à
certains égards, périlleuse, elle lui a néanmoins donné une
précieuse expérience de la vie mouvementée d'un artiste. Elle
lui a fourni l'occasion d'entendre des dialectes divers et de la
musique folklorique russe. Paderewski déclare alors à Woolacott:
- Après cette randonnée, je suis retourné au conservatoire et
ai continué mes études conformément au désir de mon père. J'ai
reçu mon diplôme et ai été nommé professeur de piano, n'ayant
encore que dix-neuf ans. A cette époque là, j'étais un ardent
enthousiaste de littérature, lisant beaucoup après mes journées
d'enseignement. Je me suis habitué aux heures tardives; je suis
encore un mauvais dormeur et souffre souvent d'insomnie.
- Combien d'heures par jour travaillez vous au piano depuis
que vous vous êtes engagé dans la carrière de virtuose ?
- Il m'est arrivé de me préparer jusqu'à dix-huit heures sans
m'arrêter. Durant ma visite aux Etats-Unis, lorsque j'avais à
jouer sept programmes dans une seule semaine, j'ai souvent
travaillé huit à dix heures quotidiennement. Mais en général, je
m'exerce au piano environ quatre heures par jour.
En ce qui concerne ses compositions, Paderewski a fait les
observations suivantes:
- J'ai commencé à composer à l'âge de neuf ans, mais je n'ai
rien publié avant d'en avoir atteint dix-sept. En 1882 plusieurs
de mes oeuvres ont trouvé un éditeur. Alors venaient les «Chants
du Voyageur», «Mélodie», «Légende», le Concerto pour piano et
orchestre, le «Menuet en sol majeur» qui est resté célèbre, et
la «Fantaisie polonaise». Cette dernière, je l'ai interprétée
pour la première fois en public au Festival de Norwich en 1893.
Depuis lors je l'ai jouée aux Concerts de la Philharmonic
Society, avec la «Henschel Symphony», au Sir Charles Hallé
Concerts à Manchester, au Festival d'Aix-la-Chapelle, à l'Opéra
royal de Dresde et aux Concerts Lamoureux à Paris.
- Quand avez vous fait la première apparition à Paris ?
- J'y suis allé en 1888 et ai décidé de donner un récital
chez Erard. Le concert fut très peu fréquenté, car j'avais à
Paris peu de connaissances à part quelques amis de Strasbourg.
Cependant dans l'auditoire il y avait Lamoureux et Colonne qui,
après avoir entendu la première partie du récital, sont venus me
demander de jouer avec leurs orchestres. Lamoureux ayant été le
premier à me parler, j'ai accepté sa proposition et ai été
quatre jours plus tard le soliste avec lui en présence de trois
mille personnes. On m'a dit que le concert était un succès. J'ai
aussi joué sous Lamoureux au Conservatoire. C'était alors un
grand honneur d'être prié de jouer au Conservatoire, les
étrangers ne jouissant que très rarement de ce privilège.
Parmi les nombreuses déclarations attribuées à Paderewski, il
y en avait une disant que «les Juifs et les Tziganes sont les
seuls peuples musicaux».
- Je n'ai jamais dit cela. Ce que j'ai dit, c'est que les
Juifs et les Tziganes ont un remarquable instinct pour la
musique, ce qui est autre chose. Dans mon propre pays, j'ai joué
des pièces de piano et un groupe de Tziganes m'a accompagné du
commencement à la fin, sans avoir jamais entendu la musique
auparavant. Après quelques heures d'hésitation, ils se sont
joints à moi instinctivement avec leurs harmonies. J'ai observé
le même phénomène en Hongrie et en Galicie ( = le sud-est de la
Pologne).
- Avez vous des bons souvenirs d'Amérique ?
- Oui, mais les distances que j'avais à voyager et le travail
que j'avais à fournir étaient si durs, que ma capacité de
recevoir des impressions a été beaucoup diminuée. Les Américains
ne sont aucunement arriérés en ce qui concerne l'art. J'ai été
surpris que, même dans de petites villes, les auditeurs ont
applaudi chaleureusement des oeuvres de Bach, de Beethoven, de
Schumann et d'autres oeuvres classiques pour lesquelles ils sont
sensibles. Un de mes plus importants engagements en Amérique
était avec le Boston Symphony Orchestra sous la direction
d'Arthur Nikisch. Cet orchestre est sûrement un des plus
remarquables du monde.
On se raconte beaucoup d'histoires sur des aventures que le
grand pianiste rappelle avec humour:
- Il y a quelque temps lorsque je voyageais en Angleterre,
plusieurs lettres me sont parvenues de la part du propriétaire
d'un cirque. La première disait à peu près ceci: «Pourquoi ne
tenez vous pas votre engagement ? Vous êtes engagé à paraître
dans mon cirque avec un ours dansant. Le public est très déçu
parce que vous n'êtes pas apparu.» Comme cet appel ne produisait
pas de réponse, l'énergique directeur du cirque m'a envoyé un
formulaire imprimé de contrat dans lequel il était stipulé:
«Paderewski est engagé à paraître avec un ours dansant pour dix
livres sterling par semaine. Pas de jeu, pas de paie !»
Il paraît qu'il existait réellement un cirque qui s'appelait
Paderewski. Lorsque le secrétaire du Maître s'est renseigné
auprès du directeur de la raison pour laquelle il avait adopté
ce nom, ce dernier a répondu simplement qu'il avait le droit de
nommer son cirque comme il lui plaisait... «et cela ne vaut pas
la peine de s'en exciter. Je fais ainsi une bonne propagande
pour Monsieur Paderewski !»
Article de Werner FUCHSS dans les «Annales
Paderewski», No 6 - 1983, pp. 21 à 23;
la photo de Paderewski est, au volume 7, page 27.
Ignacy Paderewski
parle de la musique
« La musique est le seul art vivant »
D'après une opinion fort en vogue aujourd'hui (1932), l'art
serait cosmopolite. Comme nombre d'opinions en vogue, celle-ci
n'est qu'un préjugé. La science seule, oeuvre de la seule
raison, ne connaît ni frontières, ni patrie. L'art, et la
philosophie même, comme tout ce qui provient du tréfonds de
l'âme humaine et naît de l'alliance de la raison avec le
sentiment, l'art doit porter les traits de la race, le sceau de
la nationalité. Si de tous les arts la musique est le plus
accessible, ce n'est point qu'elle soit cosmopolite, c'est
qu'elle est cosmique de sa nature.
La musique est le seul art essentiellement vivant. Ses
éléments sont les éléments même de la vie. Sourde, mais
perceptible, puissante quoique méconnue, elle est partout où est
la vie. Elle se joint au murmure des eaux, à l'haleine des
vents, au frémissement des bois; elle est dans les mouvements
sismiques de notre écorce terrestre, dans les révolutions
célestes, dans la lutte mystérieuse et acharnée des atomes; elle
est dans les vibrations lumineuses qui blessent ou réjouissent
nos yeux; elle est dans la circulation de notre sang, dans les
emportements de nos passions, dans les souffrances de notre
coeur...
Elle est partout. Elle atteint plus loin et plus haut que ne
peut atteindre le verbe humain; elle s'élève vers les sphères
supra-terrestres du pur, de l'inaccessible sentiment. L'énergie
de l'Univers bruit sans trêve, sans fin, à travers l'espace et
le temps. Le rythme qui en est la manifestation est chargé par
la loi de Dieu de veiller à l'ordre des mondes. Les divines
mélodies s'épanchent intarissablement à travers les espaces
étoilés, les voies lactées, les mondes et l'au-delà des mondes,
à travers les régions humaines et surhumaines, et créent ce lien
merveilleux, éternel, qu'est l'harmonie de l'être universel.
Peuples, nations, astres et mondes se lèvent pour retentir et
résonner: quand ils se taisent, c'est leur vie qui s'éteint.
Tout joue, tout chante, tout parle. Rien n'existe que par le
mouvement, la voix, le verbe.
L'âme de la nation parle, joue et chante aussi, et comment ?
Nous l'entendons dans Chopin... La musique humaine n'est qu'un
fragment de l'éternelle musique. Ses formes, créées par la
pensée et par la main de l'homme, sont sujettes à des
transformations fréquentes. Les temps changent, les hommes
changent; idées et sentiments revêtent incessamment d'autres
parures. Les fils s'inclinent à contrecoeur devant ce
qu'adoraient ou admiraient leurs pères. A l'aube de la vie, aux
heures de rêve et de désir, d'enivrement et d'ardeur juvénile,
chaque nouvelle génération s'imagine qu'elle seule poussera
l'humanité vers des hauteurs inconnues, la conduira dans de
nouvelles vies; qu'elle seule est appelée aux grandes pensées,
aux grandes actions, aux grandes oeuvres.
Chaque génération veut avoir son Beau, à elle. C'est ainsi
que surgissent des oeuvres d'art conçues dans cet esprit, qui
satisfont aux besoins du moment et meurent parfois avant leurs
créateurs. Mais d'autres naissent aussi qui durent plus
longtemps et qui, de longues années après, demeurent comme
l'étendard de quelques générations, d'une époque, d'un idéal. Et
d'autres enfin restent à tout jamais, fortes de jeunesse,
fraîches de sincérité, dans lesquelles retentit la voix de
toutes les générations, la voix de toute la race, la voix de la
terre même qui les a produites.
Pourquoi est-ce précisément en Chopin que parle ainsi
fortement l'âme de la nation ? Pourquoi la voix de notre race
jaillit-elle de son coeur, comme des profondeurs inconnues de la
terre jaillit la source vivifiante ? Demandons-le à Celui qui
«dévoile le sein du mystère»... Il ne nous a pas encore tout
dit, et puisse-t-il ne dire jamais tout...
Texte de Paderewski, publié dans le programme du Festival de
Musique Polonaise au Théâtre des Champs-Elysées - Juin 1932 et
cité dans les Annales Paderewski, No 21 - 1998, pp. 2 et 3.
Le diplomate
« La vie ou la mort de la Pologne sont en jeu ! »
L'activité
de Paderewski comme diplomate a été saluée par les postes
polonaises.
Ce timbre, émis le 7 juillet 1999, célèbre les 80 ans du
traité de Versailles; Roman Dmowski est représenté à droite.
Un entretien avec le président du Conseil de la Pologne
accordé à un journaliste français:
- Il s'agit de la vie de trente-cinq millions d'hommes.
Paderewski me dit cela, à voix presque basse, avec un pauvre
sourire triste et je ne sais quelle angoisse dans son regard
bleu, tandis que l'autre soir nous parlions de Dantzig.
- Oui, poursuivit-il, la Pologne avec Dantzig c'est une
nation libre, respirant, commerçant, naviguant, ayant sa porte
ouverte sur la mer, le monde. La Pologne sans Dantzig, ce n'est
plus qu'un pays étouffé, resserré, étriqué, asservi aux
riverains de l'Océan. Est-il possible que l'Europe, est-il
possible que le monde ne comprenne pas cela ?... On dit «Il y a
deux millions d'Allemands autour de Dantzig.» Mais moi je
réponds: «Il y a trente-cinq millions de Polonais en Pologne.»
Ces deux millions d'Allemands, la plupart des immigrés, pourront
continuer de vivre si la Pologne possède un couloir d'accès à la
mer, mais les trente-cinq millions de Polonais ne pourront pas
vivre si on leur ferme ce couloir. Ils deviendront les
tributaires de l'Allemagne, les obligés, les esclaves de
l'Allemagne, soumis à son bon plaisir et à sa tyrannie. Que
vaut-il mieux pour l'Europe et pour le Monde: mettre deux
millions d'Allemands sous la protection de la Pologne ou mettre
trente-cinq millions de Polonais sous le joug allemand ?

- Vous n'ignorez pas, lui dis-je, qu'on avait envisagé une
tierce solution: la neutralisation du couloir d'accès ou même un
condominium...
- Non je n'ignore pas, me répondit de sa voix claire
Paderewski; mais je crains que ceux qui ont émis cette
suggestion ignorent, eux, l'histoire de notre histoire. Qu'on se
reporte donc à ce qui s'est passé entre 1807 et 1815, quand
Dantzig était soi-disant neutre. ils verront ce qu'a donné le
système. Veut-on recommencer une expérience qui a été déjà faite
et qui a été surtout malheureuse ?
Extrait d'un entretien avec Stéphane Lauzanne, publié dans Le
Matin de Paris, 8 avril 1919.
Toujours à propos de la question de Dantzig, Paderewski,
déclare, le 2 septembre 1932:
La question du couloir de Dantzig et l'un des problèmes les
plus importants de notre temps. Il n'est pas douteux que
l'Allemagne n'a qu'un désir qui est de remettre la main sur ce
territoire. Le Reich espère atteindre ce but en mettant en
oeuvre les deux puissantes armes qu'elle excelle à manier: la
propagande et l'intrigue. J'ai pu me rendre compte en Amérique
de l'importance de son effort dans ce sens et les possibilités
que le Reich s'est assurées par ces deux moyens. Il est vraiment
fâcheux que les peuples ne se rendent pas compte du péril qui
les menace. [...]
Les Allemands savent bien que les populations de Poméranie et
de Prusse-Orientale ne constituent pas un élément sur lequel on
puisse compter pour renforcer la politique allemande dans ces
régions. Ils reconnaissent que la majorité des habitants de ces
provinces prussiennes sont d'origine finnoise et que les
Poméraniens ne sont pas très enclins à s'identifier aux
hitlériens ou aux agitateurs pangermanistes. J'ai eu des preuves
de cet état d'esprit et le Reich lui-même est conscient du
danger que représente la tiédeur de ces sentiments. Voilà
pourquoi les Allemands insistent pour une propagande intensive
dans ces régions; ils veulent créer autour de Dantzig, et du
couloir ce qu'on appelle en France un «climat» et en Angleterre
«une atmosphère».
L'Allemagne de Frédéric II n'est pas morte et les Allemands
n'ont pas oublié les paroles du grand souverain: «L'homme qui
occupera l'embouchure de la Vistule tiendra la Pologne bien
mieux que le gouvernement polonais lui-même.» Notre attitude
dans cette question n'a pas changé, car le couloir, au point de
vue historique, est polonais depuis des siècles. Les historiens
allemands ont laissé ce fait de côté. Plus d'un million de
Polonais habitent cette région et constituent 90% de la
population totale.
Je me défends de vouloir sonner l'alarme ou d'être
pessimiste, mais je suis assez consciencieux pour prévoir
l'orage.
Discours prononcé devant le London General Press, et publié
dans la Gazette de Lausanne le 2 septembre 1932
Lettre à la S.D.N.
(« L'expulsion les plongerait à nouveau dans une profonde
détresse... »)

Paderewski à la première Assemblée de la
Société des Nations, à Genève, décembre 1920
Les suites de la Première Guerre mondiale provoquent
longtemps des remous, entre autres en ce qui concerne le
traitement réservé aux minorités, à preuve cette lettre adressée
à la SDN. Son contenu a de sombres aspects prémonitoires:
Lettre à Sir Eric Drummond, Président du
Conseil de la S.D.N. à Genève.
Genève, le 11 décembre 1920
Monsieur le Président,
Le Gouvernement Polonais a été informé que les autorités
autrichiennes envisagent dans un avenir prochain, l'expulsion en
masse des sujets de l'ancienne Monarchie qui, fixés sur le
territoire de la République Autrichienne, n'ont pas encore
obtenu leur appartenance à cet Etat. Cette expulsion frapperait
en premier lieu de nombreux Juifs provenant de Galicie qui, soit
au cours de la Guerre Mondiale, soit même antérieurement, ont
quitté leur province d'origine pour s'établir dans les provinces
de l'Ouest de l'ancienne Autriche.
Les mesures de rigueur que les autorités autrichiennes se
proposent de prendre et qui, dans des cas multiples, ont déjà
été mises en exécution, sont en désaccord avec les stipulations
du Traité de St.-Germain du 10 septembre 1919. [...]
Il est à noter que les expulsions projetées par le
Gouvernement Autrichien sont d'autant plus inadmissibles
qu'elles pourraient créer un précédent dangereux et provoquer
des décisions analogues de la part d'autres Etats, formés sur
les territoires de l'ancienne Monarchie.
Bien qu'en majorité les Juifs menacés par ces mesures en
question n'aient pas encore opté pour la nationalité polonaise,
le sort de ces malheureux, provenant des territoires de la
Pologne, ne saurait être indifférent au Gouvernement Polonais.
La plupart de ces gens ont subi les effets désastreux de la
guerre et c'est après de dures épreuves qu'ils sont enfin
parvenus à se créer des conditions d'existence tolérable.
L'expulsion les plongerait à nouveau dans une profonde détresse
que, vu les conditions économiques de l'heure présente, aucune
aide efficace ne viendrait soulager. En accueillant chez elle
ces expulsés, la Pologne, malgré sa meilleure volonté, ne serait
pas en état de leur prêter tout le secours dont ils auraient
besoin, et cela d'autant moins que des centaines de milliers de
réfugiés, Juifs et Chrétiens, échappés aux bouleversements de la
Russie, ont déjà trouvé un abri sur le territoire de la
République Polonaise qui entretient toute seule de ses modiques
ressources ces masses de malheureux, chaque jour plus
nombreuses. Pour pouvoir accueillir les expulsés de l'Autriche,
la Pologne, durement atteinte elle-même, se verrait contrainte
de refuser son hospitalité à des milliers d'individus, dont
actuellement elle est le dernier asile.
Aussi est-ce pour prévenir une grave injustice et pour éviter
une redoutable recrudescence de misère au centre de l'Europe
ravagée par la guerre que le Gouvernement Polonais se fait le
devoir de prier le Conseil de la Société des Nations de vouloir
bien, en vertu de l'article 11 du Pacte, intervenir auprès du
Gouvernement Autrichien, en le dissuadant de procéder aux
expulsions en masse qu'il projette et en l'engageant à suspendre
celles que déjà il met en exécution.
Je vous prie, Monsieur le Président, de vouloir bien agréer
les assurances de ma très haute considération.
I. J. Paderewski
Extrait d'un document tiré des archives du
Musée.
Le bourgeois
d'honneur
(« L'âme de Morges est sereine, généreuse et sage... »)

Un hôte illustre pour la ville |

Les armoiries de la ville de Morges |
Au début de l'année 1925, Paderewski reçoit l'illustre
distinction de la ville de Morges. Aux archives du musée, on
trouve des textes de circonstance qui apprennent beaucoup sur
Paderewski et sur l'esprit de l'époque. Rappelons, pour mémoire,
que sa résidence de Riond-Bosson, bien que jouxtant la ville,
était située sur le territoire de la commune de Tolochenaz.
Voici le discours prononcé lors de la remise de la
citoyenneté d'honneur:
Monsieur le Syndic, Monsieur le président du Conseil
Communal, Messieurs les Conseillers municipaux de la Ville de
Morges,
Il y aura bientôt vingt-huit ans que les hasards de la vie
m'ont fait élire domicile ici, et ce n'est qu'aujourd'hui, et
pour la première fois, que j'ai l'honneur de voir réunis ceux
qui président aux destinées de Morges. Ce n'est que pour la
première fois que j'ai la félicité de leur ouvrir mon coeur et
dire combien il contient de tendresse de respect et de gratitude
pour cette charmante et chère petite cité. Depuis vingt-huit ans
nous sommes établis à côté de vous, vos voisins proches et, si
notre séjour ici était souvent interrompu, si les exigences de
ma profession nous obligeaient à de fréquentes et longues
absences, si les événements politiques d'importance et gravité
extrêmes nous avaient tenus pendant presque sept ans éloignés de
vous, nous revenions et revenons dans cet endroit délicieux avec
une joie toujours croissante. C'est que nulle part au monde nous
en pourrions être mieux ici qu'à Riond-Bosson. La nature nous
avait attirés, les hommes nous ont retenus.
La beauté sereine de ce lac, le charme pénétrant de ces
montagnes, la majesté grandiose du Mont-Blanc, l'harmonie
magique de ce paysage, chantés par tant de poètes, demeurent
intraduisibles. Nous qui avons vu tant de belles choses,
parcouru tant de pays, visité, touché les différents coins du
globe, à chaque retour, en voyant l'incomparable panorama qui
s'étale devant notre maison, nous ne manquons jamais de nous
écrier à l'unisson: après tout c'est ce qu'il y a de plus beau !
Mais la beauté seule ne suffit pas. On ne pourrait vivre
heureux rien qu'en contemplant les splendeurs de la nature même
aussi enchanteresse que celle dont Dieu vous a dotés. La vie ce
sont les rapports fréquents, quotidiens, avec les hommes et si
ces hommes sont incultes méchants, cancaniers, querelleurs, les
rapports sont pénibles et la vie bien désagréable. Or les hommes
sont bons ici. Ils sont bons, affables, honnêtes, loyaux,
discrets, serviables et je ne manquerais nullement de
patriotisme en vous déclarant que je désirerais vivement que les
villes de chez moi, même parmi les grandes, si leur population
par trop hétérogène le permettait, puissent atteindre le haut
niveau de culture intellectuelle et morale qui caractérise les
habitants de Morges.
Ils nous ont accueillis avec cordialité touchante, ils nous
ont entourés d'égards pleins de sollicitude et de discrétion,
ils nous ont donné ce que, à l'époque de notre arrivée, nous
avions vainement cherché dans notre propre pays, ils nous ont
permis de vivre dans une atmosphère de tranquillité salubre,
dans cette atmosphère paisible où le calme du rêve et le
recueillement du travail fleurissent et fructifient. Et en plus
ils nous ont donné une sensation de bien-être et douceur
infinie: celle de vivre loin de notre sol natal sans jamais nous
sentir comme des étrangers.
Autrefois, avant la guerre, j'allais tous les jours à Morges.
J'y allais à pied au bureau de poste pour chercher mon courrier
(aujourd'hui il est trop volumineux et on va le chercher en
automobile). En allant et revenant, je rencontrais de nombreux
enfants qui jouaient dans la rue et tous ces enfants, jusqu'au
plus petit, me saluaient gracieusement avec un inimitable
«Bonjour m'sieu». Quelle joie intense et profonde me donnait
cette exquise courtoisie des petits ! A chaque pas alors je
rencontrais des visages connus, sympathiques affables qui me
souriaient avec bienveillance. On s'aimait bien, même si on ne
se parlait pas. Et c'était alors des coups de chapeaux
continuels. Je ne vous cacherai pas, Messieurs, que je
m'efforçais toujours d'imiter le bon exemple de ce brave vieux
philosophe juif, dont Ernest Renan parle dans son livre sur
Saint Paul et dont l'ambition suprême était de ne jamais laisser
quelqu'un le saluer en premier. Aujourd'hui, après une longue
absence, les choses me paraissent bien changées. Les anciens
petits ont grandi et ne jouent plus dans la rue. Les nouveaux
petits ne me connaissent pas encore. Et parmi les figures
connues, si sympathiques, si affables, que de disparus ! Quels
vides ! Quels deuils !
Heureusement si les dix dernières années ont apporté des
modifications dans l'aspect de la population morgienne, l'âme de
Morges, elle, n'a pas changé. Une ville, Messieurs, surtout une
ville vieille, a une âme comme un être humain. L'âme d'une ville
est une chose grande, une chose sainte et indestructible. A
moins d'un cataclysme qui bouleverse tout en ne laissant que des
souvenirs, à moins d'une chose violente, provoquée par le
développement de l'industrie moderne qui subitement peut amener
un flux énorme de population étrangère, l'âme d'une ville ne
subit point de changements sérieux. L'évolution normale des
générations qui se suivent la fortifient souvent, les adversités
du sort, les calamités politiques l'affaiblissent parfois, mais
son caractère essentiel demeure inaltérable.
L'âme de Morges est douce est sereine, généreuse et sage,
elle est bonne, simple et loyale, comme les habitants. C'est
elle, Messieurs, qui vous a inspiré le geste fraternel par
lequel vous avez voulu resserrer les liens qui m'attachent à
votre cité. C'est elle qui vous a amenés ici... Je m'incline
devant telle avec vénération et amour. J'accepte de vos mains
généreuses le don précieux qu'elle m'envoie, je l'accepte non
seulement avec gratitude émue, mais aussi en toute conscience
des privilèges qu'il me confère et des devoirs qu'il m'impose.
Car en dépit de vos principes égalitaires, démocratiques, c'est
tout de même un vrai titre de noblesse que vous venez de
m'octroyer. Et noblesse oblige.
Je vous porterai toujours et partout affection fidèle,
dévouement sincère et reconnaissance profonde et c'est avec ces
sentiments que je lève mon verre à votre santé et l'honneur de
votre chère ville de Morges.
I.J. Paderewski
Archives du Musée.
Toast aux autorités de
Tolochenaz

Les armoiries de la commune vaudoise de
Tolochenaz
(« Nous avons contracté une dette de reconnaissance... »)
Aux archives du musée, un document non daté,
probablement rédigé dans les années vingt, rappelle une
réception faite par les autorités du village à leur illustre
résident. Padereweski s'y livre à une évocation d'une Suisse
heureuse. Rappelons que la résidence du musicien est située sur
le territoire de ce village voisin de Morges.
Messieurs,
Au risque de paraître importun, je vous demande la permission
de prononcer quelques brèves paroles. Je viens de mentionner
dans l'une de mes allocutions le nom de Tolochenaz. J'aurais
vraiment mauvaise grâce à ne pas m'étendre quelque peu sur ce
sympathique sujet. Pendant longtemps si longtemps nous avons eu
des rapports proches et intimes avec Tolochenaz, avec ses
autorités, avec ses braves habitants; nous avons contracté
envers eux une dette de reconnaissance et il m'est doux de le
proclamer très haut en votre présence.
J'ai dit que Tolochenaz était un pays neutre. J'aurais dû
dire qu'il est heureux. Car en effet, Tolochenaz est un pays où,
si vous voulez, un Etat tout heureux. Il ne fait pas de grande
politique. Il n'entretient pas de nombreuses armées, il ne
dépense rien pour sa marine, il n'a point de conflit avec l'Eglise,
laissant tout souci pareil à ses puissants voisins.
Les affaires étrangères y sont réglées avec célérité et
courtoisie parfaite par le chef de l'Etat lui-même, à la plus
grande satisfaction des visiteurs, bien que ces derniers,
lorsqu'ils viennent en grand nombre, soient presque toujours
relégués au camp de Riond-Bosson.
Le
gouvernement n'est pas trop compliqué. Depuis que nous sommes
ici, nous n'en avons connu qu'un seul ministre, celui des
postes, l'inamovible, quoique très mouvant M. Panchaud qui, dans
l'exercice de ses hautes fonctions, déploie beaucoup de tâches
d'urbanité et d'exactitude.
D'aucuns prétendent cependant qu'il existe au pays de
Tolochenaz un ministère de la chasse. L'intéressant portefeuille
est, paraît-il, réservé exclusivement au chef de l'Etat qui s'en
sort, bien entendu, d'une façon on ne peut plus légitime et
discrète. Je désirerais vivement que la rumeur publique fût
justifiée, parce que je pourrais alors signaler à M. le
Ministre, la présence dans le pays d'un méchant renard qui fait
de formidables ravages dans les basses-cours du voisinage.
Tout récemment encore, il poussa la criminelle hardiesse
jusqu'à enlever à Madame Paderewska - nuitamment et
subrepticement - douze parmi les plus beaux élèves de ses
poulaillers.
Cependant, dans le cas même où les talents et la haute
compétence cynégétiques du Ministre n'arrivaient pas à avoir
raison du dangereux malfaiteur, je tiens à assurer le Ministre,
que les sentiments que nous nourrissons envers son gouvernement
ne subiront aucun changement.
Nous aimons notre exécutif de Tolochenaz. Nous l'aimons non
seulement pour sa main d'acier dont il nous fait connaître le
gant de velours, mais aussi et surtout pour son coeur d'or qui
se manifeste en toute occasion. Nous sommes heureux de le
reconnaître devant les honorés représentants des grandes
puissances, en remerciant chaleureusement M. Borel et en buvant
à sa santé.
Archives du musée.
Quelques amis de
Riond-Bosson
Evocation de Werner Fuchss
Lors de ses séjours en Suisse, I.J. Paderewski a reçu
beaucoup personnalités du monde musical et littéraire. De
nombreuses soirées, évoquant l'esprit des salons du XVIIIe
siècle, ont caractérisé la vie à Riond-Bosson, comme le relate
ici Werner Fuchss, auteur d'une biographie de l'artiste
polonais.
A
l'époque de la première venue en Suisse de Paderewski, en
décembre 1889, William Cart (1846-1919) était à la tête
de la Société de Musique Lausannoise. Cet historien et
archéologue, professeur à l'Académie de Lausanne, auteur
d'études sur J.-S. Bach et R. Wagner, a aussi présidé les
comités du Conservatoire et du Théâtre du Jorat. Il avait été
indiqué comme la personne avec qui Paderewski devait prendre
contact à son arrivée et qui s'occuperait de lui pendant son
séjour à Lausanne.
Deux prestations très réussies ont permis à la personnalité
lausannoise de nouer des rapports personnels avec le jeune
artiste, qu'il trouvait très sympathique. William Cart l'a
invité à passer les soirées chez lui après les concerts [... ]
William Cart a suivi avec intérêt la carrière de Paderewski
et gardé le contact avec lui. [...] Dès le moment que Paderewski
établit sa résidence à Morges, W. Cart est souvent invité à
Riond-Bosson. Pour les jours de fête, il reçoit de magnifiques
grappes de raisin cultivées dans les serres du Maître...
Anton Suter (1847-1942) était le pionnier du mouvement
coopératif. Pendant quelques années il a présidé la Société
coopérative de consommation de Lausanne. Ce mélomane et mécène,
qui a fondé la Maison du Peuple, s'est beaucoup occupé de la vie
musicale de la capitale vaudoise. Membre du parti ouvrier
socialiste, on l'appelait le «Socialiste millionnaire», Suter a
soutenu pendant plusieurs années par des contributions
personnelles l'Orchestre symphonique de Lausanne, dont il était
le fondateur et le président. Cet orchestre eut à lutter durant
les années 1907-1909 contre de graves difficultés financières.
Paderewski lui offre alors sa collaboration [pour des
concerts en 1909 et 1910 dans le dessein d'aider à améliorer la
situation matérielle des musiciens].

Gustave Doret au piano avec René et Jean
Morax
René Morax (1873-1963), fils d'une vieille famille de
Morges, était un écrivain dont les livrets ont été mis en
musique par Arthur Honegger et Gustave Doret. Déjà dans les
années de jeunesse, il fut invité par son père, Victor Morax, à
participer à des fêtes organisées à Riond-Bosson.
Paderewski a montré un vif intérêt pour le Théâtre du Jorat dont
Morax a été l'un des promoteurs. Il a assisté à la plupart des
premières à Mézières, avec Camille Saint-Saëns, Paul Dukas,
Edouard Lalo, Romain Rolland ou Camille Ballaigues. En 1925, il
assiste à la première audition de Judith, d'Arthur Honegger, sur
un texte de René Morax. Le style de Honegger lui reste cependant
étranger; il le considère comme inquiétant. Les créations de
Gustave Doret (1866-1943) lui plaisent davantage, et il a été à
diverses reprises son conseiller.

Paderewski avec Gustave Doret, Ernest
Ansermet (qui débute sa carrière de chef d'orchestre)
Et Eugène Couvreu (syndic de Vevey), Photographie réalisée en
1913
Le compositeur et chef d'orchestre Gustave Doret
[auteur de la musique des fêtes des Vignerons de 1905 et de
1927] a eu beaucoup de contacts tant amicaux que professionnels
avec Paderewski. Il aimait à se trouver dans le sillage du grand
polonais. Les deux musiciens avaient des intérêts communs. Doret
a dirigé à plusieurs reprises des oeuvres de Paderewski, a
souvent agi comme intermédiaire entre lui et le monde musical de
Suisse romande et s'est toujours montré disposé à lui rendre
service.
[Par exemple] le 17 juin 1912, Paderewski joue à Londres, sous
la baguette de Doret, le concerto en fa de Chopin. La salle
debout acclame Paderewski. Doret a la satisfaction de diriger
dans le même programme la 3e symphonie de Saint-Saëns, une suite
de ballets d'Orphée de Gluck, l'ouverture des Maîtres chanteurs
de Wagner et l'ouverture Cokaigne de Elgar.

Paderewski avec Ernest Schelling, une
amitié solide.
Fils d'un Suisse, mais né aux Etats-Unis, Ernest Schelling
(1876-1939) a été pianiste, chef d'orchestre et compositeur.
Schelling n'avait pas de fortune. Il travailla durement pendant
deux ans pour se payer le voyage en Europe. Il s'était embarqué
sur un cargo pour Gênes et arriva la veille des fêtes [de 1898]
à Morges. Pendant trois ans Schelling a étudié sous la
surveillance de Paderewski, la plupart du temps à Morges et
pendant les vacances dans un chalet à la montagne. Ce fut le
début d'une amitié qui a duré toute leur vie.
Après
avoir été de 1920 à 1926 directeur du Conservatoire de Poznan,
Henryk Opienski (1870-1942) se fixa définitivement à
Morges et devint un habitué de Riond-Bosson. Il est l'auteur
d'une des rares esquisses biographiques sur Paderewski. Les
relations personnelles pendant de longues années lui ont permis
de décrire la vie du maître avec une grande autorité. Il fonda,
avec l'aide de sa femme l'ensemble «Motet et Madrigal» qu'il
dirigea jusqu'à sa mort.
Opienski épousa Lydia Opienska-Barblan (1890-1983).
Après avoir passé à Morges sa première jeunesse, elle fréquenta
les conservatoires de Fribourg-en-Brisgau, Bâle et Poznan comme
professeur de chant et d'orthophonie. En 1924, Mme Opienska
revint à Morges avec son mari où elle s'établit dans sa maison
natale jusqu'à sa mort. En 1980, la ville lui décerna la
bourgeoisie d'honneur.
Textes et photos extraits du livre de
Werner FUCHSS: Paderewski. Genève, Tribune Edition, 1981,
pp. 136 à 152 + 206,
réédité en 1999, par les éditions Cabédita, Yens, pp. 121 à 132
+ 181.
Un observateur
moraliste
Entretien de Paderewski avec Anne-Marie-Redard
Paderewski observait avec appréhension l'évolution de la
situation en Europe. L'avènement du national-socialisme et
l'agressivité croissante de l'Allemagne le préoccupaient. Il
voyait avec regret l'impuissance de la Société des Nations, à la
naissance de laquelle il avait assisté. La crise économique qui
pesait sur le monde occidental lui faisait craindre que l'Europe
n'approchât d'une catastrophe.
C'est à cette époque qu'une jeune Morgienne, Anne-Marie
Redard, a pu l'interviewer à Riond-Bosson. [...] A la question
de savoir d'où est venue la crise des années trente, Paderewski
réplique qu'il en voit une des sources principales dans «le
matérialisme de l'humanité entière qui nous a conduits jusqu'au
bord de l'abîme.
De tout temps l'humanité s'est divisée en matérialistes et
idéalistes, et, probablement, il en sera toujours ainsi. Je ne
crois pas que nous soyons, philosophiquement parlant, plus
matérialistes que nos aïeux. Peut-être n'avons-nous plus la
sincérité et l'ardeur de leur foi. Peut-être nos facultés de
renoncement de résignation paraissent quelquefois affaiblies.
Mais nous sommes quand même capables d'enthousiastes transports,
prêts aux sacrifices et toujours enclins à la lutte pour un
idéal généreux. Seulement ce que nous appelons le progrès nous a
appris et entraînés à trop aimer les plaisirs matériels de la
vie. Et nous les aimons d'autant plus qu'ils deviennent tous les
jours plus nombreux. L'ingéniosité dans l'invention,
immédiatement industrialisée, ajoute chaque jour à notre
confort, à notre luxe, à notre superflu. La formidable évolution
démocratique qui accroît nos appétits ne diminue pas notre
vanité, quelque restreintes que soient nos ressources
pécuniaires, nous nous croyons en droit de posséder les choses
qui ne sont au fond accessibles qu'aux riches. De là vient ce
train de vie coûteux, désordonné, presque aventureux. Individu,
famille, collectivité, commune, pays, tous vivent au-dessus de
leurs moyens.
Quelle est l'autorité qui puisse arrêter cette course folle
vers la catastrophe ? Les gouvernements, assaillis de tous côtés
par de continuelles demandes de subventions, forcés d'alimenter
les entreprises d'Etat - presque toujours infirmes, stériles -
incapables d'équilibrer leurs budgets autrement que par des
emprunts ou de nouveaux impôts, les gouvernements, dis-je, ne
peuvent malheureusement pas servir d'exemple de modération et de
sagesse aux gouvernés !
A côté de notre vanité, de notre désir de luxe et de lucre,
et de notre insouciance, il y a encore un grand coupable qui
intensifie et encourage nos péchés, et il s'appelle: le
machinisme. Le prodigieux progrès technique depuis plus d'un
siècle, et l'extraordinaire perfectionnement des machines ont
permis à l'industrie de prendre un essor éblouissant, mais
excessif et néfaste à la fois... Ce que nous voyons de près
n'est guère réjouissant. Nos excellents artisans d'autrefois
disparaissent. La machine les remplace, car elle n'a point
besoin de travailleurs professionnels: elle leur substitue des
manoeuvres. Les usines mues par les machines produisent tous les
articles nécessaires à la vie.»
Dans la même interview, Paderewski parle aussi de musique. Il
indique comme ses compositeurs préférés Beethoven et Bach. «Et
Chopin ?» lui demande son interlocutrice. «Je l'aime, bien
entendu, mais cependant pas comme mon idole Beethoven. A côté de
Chopin j'admire également Schumann; enfin je voue un culte à
Liszt, compositeur combattu encore de nos jours, qui fut
cependant un rénovateur de génie et qui a osé tant de choses,
particulièrement dans ses Poèmes symphoniques. Je ne l'ai
malheureusement pas connu, les circonstances ne s'y sont pas
prêtées.» Parmi les compositeurs plus récents, il mentionne ses
liens d'amitié avec Camille Saint-Saëns dont il joua en création
le Concerto en ut mineur.
Parlant de son opéra Manru que l'on n'a point joué dans les
pays de langue française, il explique qu'il est très difficile
de l'adapter. «Catulle Mendès et d'autres s'y sont bien mis,
mais cela m'obligeait pour ma part à d'importants remaniements
et, depuis lors, j'ai été tellement surchargé qu'il m'a été
impossible de m'en occuper.»
Sur le thème de savoir quel rôle la douleur peut jouer dans
l'art, Paderewski répond à Mlle Redard: «La leçon de la douleur
est certainement un enrichissement pour l'émotivité de
l'artiste. Toutefois un véritable artiste doit être à même de
tout imaginer. Mais il reste évident que celui qui a souffert
est presque toujours fécond, tandis que la joie est plutôt
stérile.»
A propos de gaieté, comment concevait-il le jazz ? «C'est
évidemment un curieux apport aux ressources des rythmes.
Néanmoins quelle terrible revanche de l'élément nègre sur le
blanc !»
Entretien avec Anne-Marie REDARD, publié dans la «Gazette de
Lausanne» les 5 et 6 février 1935, cité dans l'ouvrage de Werner
FUCHSS: Paderewski. Genève, Tribune Edition, 1981, pp.
226-228 réédité en 1999, par les éditions Cabédita, Yens, pp.
199-201.
Lettre à Benito
Mussolini
Paderewski diplomate
La
première rencontre de Paderewski avec Mussolini eut lieu en 1925
chez le comte de San Marino. Il fut impressionné par la
personnalité du Duce. «C'est un homme instruit et cultivé, très
simple, bienveillant et parfaitement bien élevé, ne donnant pas
l'impression d'être un "self-made-man". Il était capable de
converser sur l'histoire, la littérature, la philosophie, la
musique. Son érudition semblait étendue. Je l'ai rencontré
plusieurs fois et chaque visite a confirmé mon opinion qu'il
était un vrai homme d'Etat. Malgré la réputation qui lui ont
fait ses ennemis, il n'est pas douteux qu'il a sauvé son pays de
la ruine» [...]
Au printemps 1939, la crise polonaise préoccupe l'homme d'Etat.
[...] Le Duce refuse d'adopter une attitude indépendante de
l'Allemagne. Il pense que si les démocraties cèdent, ne font pas
la guerre, acceptent un compromis de dernière minute, il ne
faudrait pas indisposer les Allemands, «car nous (l'Italie)
devons aussi avoir notre part du butin.» [...]
La guerre déclenchée, l'Allemagne envahissant la Pologne par
l'ouest et les Russes par l'est, Hitler fait son entrée
triomphale à Dantzig. Mussolini prononça, le 23 septembre 1939,
un discours à Bologne, en présence des chefs du Parti fasciste.
Etant comme toujours en de pareilles circonstances dans un état
d'euphorie, il exposa notamment les considérations suivantes:
«Notre politique fut fixée dans la déclaration du 1er
septembre et il n'y a pas de raisons pour la modifier. Elle
répond à nos intérêts nationaux, à nos accords et aux pactes
politiques et au désir de tous les peuples, y compris celui
de l'Allemagne, qui est de localiser au moins le conflit.
D'ailleurs, la Pologne ayant été liquidée, l'Europe n'est
pas réellement en guerre. Les masses des armées ne se sont
pas encore rencontrées. On peut éviter le choc en se rendant
compte que vouloir maintenir ou pis encore reconstituer des
positions que l'histoire et le dynamisme naturel des peuples
condamnèrent est une vaine illusion. C'est une sage
intention de ne pas élargir le conflit que les gouvernements
de Londres et de Paris ne réagirent pas jusqu'à présent
devant le fait accompli russe, mais en agissant ainsi, ils
ont compromis leur justification morale tendant à révoquer
le fait accompli allemand...»
[...]
Les termes employés par Mussolini traduits par la presse, ont
fait bondir Paderewski qui venait de faire publier un vibrant
«Appel aux Nations civilisées» pour venir en aide à la Pologne.
Il prit sa plume pour envoyer à Mussolini, début octobre, une
lettre de protestation:
Excellence,
Dans votre discours du 23 septembre vous venez de
prononcer des paroles que ma conscience ne me permet pas de
passer sous silence. Votre haut prestige personnel, votre
qualité de chef du gouvernement d'une grande et illustre
nation, apportent une gravité exceptionnelle à votre
déclaration. Vous venez de dire: «D'ailleurs la Pologne
ayant été liquidée... »
Vous vous rendez bien compte quel choc terrible ces paroles,
ce verdict implacable, ont dû produire dans mon coeur
endolori ? Eh bien non, mille fois non !
La Pologne n'est pas liquidée. Elle se défend toujours,
elle se défendra jusqu'à la dernière cartouche, jusqu'à la
dernière goutte du sang glorieux de ses enfants fidèles. Le
sort de la Pologne, qui n'est qu'un symbole de la lutte
incessante pour le droit et pour la justice, ne se décidera
pas sur son sol natal. La partie était trop inégale pour
laisser le moindre doute sur son issue. Le sort de la
Pologne se décidera sur le front occidental.
Mon pays dirigé par des gens, que je me garderai bien
d'approuver, a fait preuve d'un aveuglement impardonnable.
Confiante dans les traités de non-agression passés avec ses
voisins, la Pologne s'est adonnée sans réserve à l'oeuvre de
reconstruction économique du pays, négligeant par contre ses
préparatifs militaires. Les preuves innombrables d'héroïsme
sans pareil de nos troupes et de notre population civile ne
peuvent pas malheureusement suppléer au manque de tanks et
d'avions, de l'artillerie lourde et de détachements
motorisés. Vous le savez aussi bien que moi-même, donc
inutile d'insister.
Mais, consciente de son état d'infériorité militaire, la
Pologne tout entière n'a pas hésité au moment de l'attaque
brutale des forces allemandes. Elle s'est défendue et elle
se défend encore. Cette lutte sans espoir n'était possible
que grâce aux inépuisables ressources morales de ma nation,
grâce à son ardent désir de vivre et de survivre, grâce à
son patriotisme légendaire et à son besoin impératif de
liberté. Pendant un siècle et demi, trois immenses empires
ont tenu une garde incessante au tombeau de notre
indépendance. La Pologne n'a jamais désespéré, elle
demeurait sûre de sa résurrection, elle était prête à
reprendre sa place parmi les nations et elle l'a
honorablement reprise. Croyez-vous vraiment qu'un revers
passager de la fortune serait capable de nous anéantir ?
La Pologne se bat encore. Son territoire sera
probablement conquis, mais son peuple ne sera jamais soumis.
Une armée polonaise est en lieu de formation en France. Nous
continuerons donc la guerre à côté de nos puissants et
généreux alliés, nous la continuerons avec l'aide de Dieu
jusqu'à la victoire finale.
Des liens séculaires unissent la Pologne à l'Italie. Je
n'ai pas besoin de vous les rappeler. Nous devons à l'esprit
romain une grande partie de notre culture et de notre
civilisation. Le rôle historique de la Pologne était de
propager la culture latine à l'est de l'Europe, de porter le
flambeau sacré de la civilisation chrétienne vers l'Orient,
de barrer la route aux incursions barbares. A l'abri
puissant du rempart polonais les pays d'Europe ont pu vivre
en paix. Certains d'entre eux se sont servis de cette
période pour préparer le partage de mon pays. Ils ont
parfaitement réussi. La Pologne a disparu. Pour
tranquilliser les consciences en révolte, on a inventé
l'affirmation mensongère que la Pologne était incapable de
se gouverner. Il a fallu sacrifier des millions de vies
humaines pour réparer ce crime (pour rendre la liberté à mon
pays). Le sang italien a coulé en abondance, il y a un quart
de siècle, pour établir un monde nouveau basé sur la justice
et le droit. Il s'est mêlé au sang des soldats alliés, il
s'est mêlé au sang polonais aussi. On essaie de nouveau de
reforger le même mensonge. Mais le jeu est trop clair, la
supercherie trop évidente et, heureusement pour nous,
l'opinion du monde entier mis en garde, trop unanime.
Ce n'est pas une note diplomatique de protestation contre
votre jugement précipité que je vous adresse. Ces paroles
sont exprimées par votre ancien ami, qui pendant de longues
années était tout fier de vous admirer de loin et de former
des voeux les plus chaleureux pour la réussite complète de
vos efforts inlassables, pour la grandeur et pour la
prospérité de votre pays.
Hitler vient de commettre un crime plus odieux encore que
son attaque contre la Pologne. Il a livré les trois
cinquièmes de notre territoire aux Bolcheviks. Que peut-on
attendre de la part d'un homme qui fait cause commune avec
les ennemis acharnés de notre culture et de notre
civilisation ?
La propagande communiste réduite à l'impuissance depuis
de nombreuses années - résultat d'ailleurs naturel et
logique de la banqueroute du système à l'intérieur de l'URSS
- reprendra de nouveau son élan subversif et destructeur.
Par la ligne de démarcation établie récemment entre les
armées rouges et allemandes elle s'infiltrera sans cesse. La
Pologne a résisté victorieusement à cette propagande, elle
est restée saine et anticommuniste.
Etes-vous sûr, Excellence, que cette propagande, sous les
auspices de l'amitié Hitler-Staline, ne trouvera pas un
terrain propice en Allemagne même ? N'oubliez pas qu'avant
l'avènement de Hitler il y a déjà eu près de 9 millions de
communistes allemands. Vous pourrez vous apercevoir un jour
que le communisme s'étend déjà jusqu'à vos frontières. La
disparition de la Pologne ne peut que favoriser le
développement des événements dans cette direction. Hitler,
lui-même se rend-il compte de l'étendue du désastre qu'il
vient de déclencher ? Je suis enclin à croire que oui, mais
il n'a plus les moyens de parer au danger. Je vous supplie,
Excellence, ne le suivez pas dans cette fausse route.
Opposez-vous au cataclysme qui menace de près toute notre
civilisation.
Ma missive n'est pas destinée à la publication. Que Dieu
me garde de mobiliser les sentiments du monde contre
l'Italie ou contre votre personne. Au contraire, j'estime
qu'en cette période angoissante que traverse l'Europe, vous
avez un rôle magnifique et glorieux à remplir. C'est un
coeur meurtri de douleur indicible qui me dicte ces paroles.
Je comprends très bien que la complexité de la situation,
vos engagements antérieurs envers le Reich, vous ont forcé
probablement de faire cette déclaration. Je ne vous demande
pas de vous rétracter. Verba volant...
Vos paroles nous ont blessé profondément, mais nous les
excuserons de bon coeur si les actes de votre bienveillance
viennent à leur suite.
Pour sa propre sécurité l'Italie a besoin d'une Pologne
indépendante et forte. Ce n'est pas possible que vous vous
fassiez des illusions sur la valeur et la portée des
promesses de Hitler. Croyez-vous réellement que, le moment
jugé opportun, il reculera devant l'abrogation unilatérale
des pactes signés avec votre pays ?
Je vous prie, Excellence, de prendre en considération mes
paroles. Ce message vous vient de la part d'un homme de
bonne volonté qui à votre puissance ne peut opposer qu'un
seul titre d'avoir pendant toute sa vie servi sa patrie,
d'avoir toujours et en toutes circonstances suivi la voie
droite dictée par l'honneur et la justice.
J'espère toujours que votre dernier mot n'a pas été
prononcé. Dans votre effort louable de rétablir la paix en
Europe vous avez jugé que tout moyen était bon et
justifiable. La paix à laquelle aspire le monde entier doit
être durable. Durable elle ne sera que si elle est basée sur
le droit et la justice. Il n'y a pas un seul honnête homme
au monde qui dirait que le quatrième partage de la Pologne
puisse jamais être considéré comme un acte de droit et de
justice.
Que Dieu vous protège, Excellence, et que votre
conscience vous indique les décisions à prendre.
Ignace Paderewski
La réponse de Mussolini se fit attendre. C'est
le consul général d'Italie à Lausanne, qui apporta le 17 octobre
1939 à Paderewski une déclaration verbale du Duce, comme en
témoigne le mémorandum rédigé par Paderewski le 26 octobre ainsi
conçu et marqué strictement secret.
Le Duce regrette infiniment qu'à l'expression: «La Pologne
ayant été liquidée...» dont il s'est servi dans son discours du
23 septembre Monsieur Paderewski ait donné l'interprétation qui
ne correspond aucunement aux intentions du Duce. Par lesdites
paroles le Duce a voulu faire une simple constatation du fait
que la guerre en Pologne, au point de vue militaire, a pris fin.
D'ailleurs dans l'original, en italien, cette expression ne peut
soulever aucun doute...
Lettre de Paderewski citée dans l'article de Werner FUCHSS,
paru dans les «Annales Paderewski» - 1984, No 7, pp. 5 à 14.
Un voyage mouvementé
Monsieur I. G. Lagrange-Kollupajlo, Polonais de vieille
souche, avait été le secrétaire particulier de Paderewski, à
partir du départ de Riond Bosson le 23 septembre 1940, jusqu'à
sa mort le 29 juin 1941 à New York. Il relate ici ses souvenirs
à Hugues Faesi, rédacteur responsable de la revue en 1979.
Un départ mûrement réfléchi mais déchirant
C'est au cours de cet été européen tragique de 1940 que
Paderewski prit la décision de quitter la Suisse pour s'établir
aux Etats-Unis. Vivant à Riond Bosson au-dessus de Morges, nommé
président du Conseil national polonais depuis janvier 1940,
Paderewski avait assisté navré à l'invasion nazie d'une grande
partie de l'Europe, à la défaite des forces alliées et à
l'occupation de la moitié de la France par l'Allemagne
hitlérienne qui avait quelques mois auparavant envahi la
Pologne, puis admis la mainmise de l'URSS sur les provinces
orientales de ce pays martyr.
En
sa qualité de président du parlement polonais en exil, désireux
d'épauler au mieux le Gouvernement du général Sikorski installé
à Paris, puis à Angers, à Bordeaux et enfin à Londres,
Paderewski en homme d'Etat clairvoyant, réalisa la difficulté
d'agir officiellement et efficacement à partir de la Suisse,
pays strictement et scrupuleusement neutre. De plus, entourée
presque de toutes parts par les forces de l'Axe Berlin-Rome, la
Suisse ne pouvait offrir des liaisons sûres et rapides vers
Londres.
Or, l'Armée polonaise continuant à se battre hors de ses
frontières contre l'Allemagne hitlérienne avait impérieusement
besoin de fonds. Déjà durant la Première Guerre mondiale,
Paderewski avait su galvaniser les énergies et la générosité de
ses très nombreux compatriotes notamment aux Etats-Unis. Il
espérait pouvoir renouveler sur place outre Atlantique des
appels de fonds et assurer ainsi mieux le ravitaillement de
l'Armée polonaise luttant de concert avec les divisions alliées.
Placé devant le douloureux dilemme de rester en Suisse et de
ne pas pouvoir agir, ou partir aux Etats-Unis où il jouirait
d'une entière liberté d'action, Paderewski n'hésita pas
longtemps. D'entente avec le Gouvernement polonais à Londres, il
se décida au départ. Il s'en est expliqué publiquement dans son
émouvant adieu radiophonique à la Suisse enregistré le 12
septembre et diffusé par Radio Sottens le 28, soit cinq jours
après son départ, en y déclarant textuellement entre autres
choses:
«Quand vous entendrez ma voix, je serai bien loin de vous.
Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai partagé vos espoirs
et vos angoisses. J'ai senti vos coeurs battre plus fort, j'ai
suivi avec admiration vos sacrifices innombrables. J'ai eu même
l'occasion de m'incliner devant votre patriotisme. J'étais fier
et heureux de rester parmi vous et je ne pensais nullement vous
quitter. [...]
Mais vous qui aimez tant votre patrie, vous comprendrez mieux
que personne que si je vous ai quittés, c'est que des raisons
impérieuses m'ont amené à prendre cette décision. J'ai consacré
ma vie à ma Patrie. Je la servais de tout mon coeur et de toutes
mes forces. Vous savez bien qu'elle est malheureuse et qu'elle
souffre. Elle vient de faire appel à mes services. Dans de
telles circonstances rien ne compte: ni l'âge, ni l'état de
santé, ni les risques d'un long et pénible voyage. Je pars et
c'est pour cette raison que ce message de gratitude contient une
larme amère d'adieu. [...]
Ma maison au bord du Lac Léman reste vide... Y reviendrai-je
jamais ? Dieu seul le sait.
Mais je vous laisse mon coeur et je vous assure que les
océans qui vont nous séparer ne réusssiront pas à détourner de
vous tous, de cette chère Suisse, mes pensées les plus
affectueuses, les plus reconnaissantes et fidèles à jamais.»
Risques très réels
On le voit, Paderewski était mandaté par le Gouvernement
Sikorski et parfaitement conscient des risques à courir. Il
avait alors 79 ans bien sonnés, et depuis la mort de sa femme
quelques années plus tôt, sa santé lui causait des soucis. Mais
les risques extérieurs étaient les plus graves. Un voyage de
1500 km dans un monde en guerre constituait un véritable cumul
d'incertitudes. Il fallait traverser la France non encore
entièrement occupée, puis passer par l'Espagne franquiste
(grande amie de l'Allemagne hitlérienne) et le Portugal (neutre
certes, mais infesté d'espions des nations en guerre). Pour
finir, il fallait franchir l'Atlantique en bateau, car
Paderewski détestait les vols en «clipper».
Pouvait-on pallier les risques réels ? Pour la traversée de
la France non occupée, on s'adressa au maréchal Pétain,
admirateur et ami de Paderewski. Il promit de faire tout ce qui
était en son pouvoir et il tint parole, en accordant les
sauf-conduits indispensables, et en déléguant au groupe le chef
de la Sécurité régionale, fils du maire de Saint-Gingolph près
d'Evian. Quant au Portugal, pays encore libre, il pouvait
garantir sans trop de peine la sécurité de «touristes de guerre»
tels que le président du Conseil national polonais en transit.
Restait l'inconnue de l'attitude que prendrait l'Espagne, pays
non belligérant; mais on savait les autorités franquistes
perméables à l'influence hitlérienne, depuis le temps où, six
ans plus tôt, la division nazie «Condor» leur avait permis de
gagner la guerre civile. Un Paderewski, passant en transit par
ce pays à l'orgueil sourcilleux, serait-il laissé en paix ou non
avec les siens ?
On décida de courir le risque.

Le garage et la maison du chauffeur
existent toujours, au bord de la route Morges - Bière
Le jour du départ de Riond-Bosson était fixé primitivement au
25 septembre 1940. Kollupajlo-Lagrange fixé en Haute-Savoie,
rejoindrait le groupe au passage de la frontière suisse à
Annemasse. Dès la mi-septembre, il les pressait de se hâter, car
l'Allemagne semblait accentuer sa pression sur le Gouvernement
Laval et quelque chose se préparait... (En effet, le 27
septembre, l'Allemagne, l'Italie et le Japon signaient le «Pacte
d'Acier» à trois, puis le 24 octobre, le régime d'occupation
allemande en France fut renforcé.) A Riond-Bosson, on résolut
d'avancer le départ au 23 septembre.
A travers la zone non occupée
Partir de Morges, quitter Riond-Bosson, où les Paderewski
avaient vécu quarante ans durant et y avaient noué de fidèles
amitiés, laisser derrière eux la Suisse paisible bien qu'en état
de service actif, dut être terriblement dur, car il s'agissait
de partir en quelque sorte sans esprit de retour; qui pouvait
prédire, en septembre 1940, la fin du cauchemar et le
rétablissement de conditions de vie normales ? Et puis, le grand
musicien et patriote allait sur ses 80 ans...

Départ définitif de Riond-Bosson
En fin d'après-midi, le groupe Paderewski se mit en route
dans deux puissantes voitures. Il était composé du Président et
de sa soeur Mme Antoinette Wilkonska, du ministre Strakacz, de
sa femme et de sa fille. (Il remplissait le rôle d'une sorte de
chef de cabinet et chargé de la liaison avec le Gouvernement
Sikorski à Londres.) Puis il y avait encore le chauffeur Sylvio
et Francisek, le fidèle valet de chambre polonais.
A la frontière franco-suisse à Annemasse les attendaient deux
hommes: le premier Ignace G. Kollupajlo-Lagrange, avait été
nommé son secrétaire particulier; officier de marine polonais,
il avait réussi à atteindre la France. Ancien journaliste aussi
dans un quotidien de Varsovie, il avait connu Paderewski à
Londres une douzaine d'années plus tôt. Le second: M. G., chef
de la Sûreté générale en Chablais, était l'envoyé du maréchal
Pétain et devait les convoyer durant toute la traversée de la
zone non occupée afin d'aplanir toutes difficultés officielles
ou autres. Il ne devait les quitter que trois jours plus tard, à
la frontière espagnole, ayant parfaitement accompli sa mission
d'assurer leur sécurité par sa présence.
Le voyage se poursuivit ce même soir jusqu'à Grenoble, où on
logea aux «Trois Couronnes». Le lendemain soir, le groupe arriva
à Nîmes la nuit venue, passa la nuit à l'«Hôtel Imperator», et
le 25 on coucha à Perpignan. Arrivé à la frontière espagnole, M.
G., le fonctionnaire supérieur de la Sûreté générale prit congé,
après s'être assuré que le passage en Espagne se fit sans
difficulté, grâce au passeport diplomatique du Président
Paderewski. On poursuivit le voyage sans autre encombre que des
tempêtes et des pluies diluviennes. Et le 27, le groupe arriva
sain et sauf à Barcelone.
Les choses se gâtent
Cinq jours de voyage sans pépin sérieux, c'était trop beau
pour durer.
Le Président Paderewski n'aimait pas les levers trop
matinaux, lui qui adorait passer une partie de la nuit en
d'interminables parties de bridge. Le 28 septembre 1940, on ne
quitta donc le «Ritz» que vers 10 heures du matin, pour se
mettre en route à destination de Madrid. Au volant de la
Studebaker, Lagrange remarque dans le rétroviseur qu'une voiture
puissante les suit, sans jamais les dépasser. On passe Lérida
sans encombre pour emprunter la grande route de Madrid. Peu
avant Saragosse, la limousine espagnole les dépasse, elle est
bourrée d'agents en uniforme, ils sortent de la voiture, on fait
signe à la petite colonne de s'arrêter.
- Contrôle des passeports ! annonce le gradé.
Celui des Paderewski est parfaitement en ordre.
Malheureusement, ceux des Strakacz ne portaient pas de visas de
sortie.
- Vous devez retourner à Barcelone pour vous mettre en règle,
demande le chef du convoi.
Strakacz en porte-parole du Président, refuse sèchement. Il
faut alors s'acheminer jusqu'au quartier général de la Sécurité
à Saragosse, un policier en armes s'assied dans chacune des
voitures de Suisse. Longs palabres à la Sécurité, où l'on
insiste à nouveau que la petite colonne rebrousse chemin jusqu'à
Barcelone. Rien à faire, tempête Strakacz qui fait comprendre
que vu le grand âge du Président Paderewski... Pour finir, le
chef de la police autorise le groupe à descendre au «Gran Hotel»
de Saragosse comme prévu, mais il avise tout le monde que chacun
est en état d'arrestation. Défense donc de quitter l'hôtel, dont
les entrées sont gardées par des agents armés.
Paderewski prit la chose fort gaiement: «Moi qui n'ait jamais
fait un seul jour de prison, me voici arrêté par la police !» Il
en était plus amusé qu'alarmé. . .
C'est ainsi que les huit voyageurs passèrent la deuxième nuit
d'Espagne sinon sous les verrous, du moins sous l'étroite
surveillance d'une police peu amène.
« Enchanté de vous offrir l'hospitalité ! »
Le lendemain, au lieu de pouvoir poursuivre leur route vers
la côte portugaise, il faut négocier durement avec la police qui
exige une nouvelle fois le retour à Barcelone pour y attendre
les visas manquants ou de nouvelles instructions. Le policier,
poli mais inflexible, insiste. Strakacz feint d'aller consulter
le Président. Il en revient, la mine navrée:
-
Impossible de voyager, l'état de santé du Président ne le permet
pas.
Ce qui vu le grand âge de Paderewski est fort plausible, bien
que de nature purement diplomatique. La rage au coeur, le chef
de la police dut admettre l'inévitable et les laisser au «Gran
Hotel».
On mit à profit ce temps pour informer par télégramme les
ambassades alliées à Madrid de la détention arbitraire infligée
au Président Paderewski et aux siens. Ces télégrammes durent
mettre le feu aux poudres dans certaines chancelleries ! Il
fallut cependant attendre quatre jours pour recevoir la réponse
de l'Ambassade des Etats-Unis. Elle était brève: «Enchanté de
vous offrir l'hospitalité à l'Ambassade sur votre route et de
vous assurer paix et tranquillité.» Le télégramme portait la
signature de l'ambassadeur des Etats-Unis à Madrid.
Ce document dut mettre le comble à l'exaspération de la
police à Saragosse qui reçut des ordres de laisser partir le
groupe, afin d'éviter toute complication avec les Américains,
sous la protection officielle desquels il se trouvait désormais.
On peut se demander ce qui a bien pu motiver l'intervention
de la police espagnole, l'arrestation, la confiscation des
voitures et des bagages et la détention des huit personnes
durant plusieurs jours. Zèle intempestif d'une instance
subalterne ? C'est l'explication la plus plausible qui vient à
l'esprit. M. Lagrange m'en offrit une autre, malheureusement
impossible à vérifier trente-neuf ans après: il apprit
fortuitement plus tard que les Allemands auraient été fort
désireux de «mettre à l'ombre» pour la durée des hostilités le
Président Paderewski, et son arrestation puis son internement en
Espagne aurait ainsi permis de neutraliser le président du
Conseil national polonais sans même l'intervention de la
Gestapo. On objectera que cette dernière aurait eu tout loisir
de se saisir de Paderewski lors de son passage en zone libre.
C'est oublier que cette zone était sous contrôle de Vichy, et
qu'en septembre 1940 trois mois seulement après la victoire
éclair de la Wehrmacht, la toute puissance de la sinistre
Geheime Staats Polizei hitlérienne n'était qu'à ses débuts
d'extension dans les pays occupés.
Quoiqu'il
en soit, l'alerte avait été donnée. Quand la petite colonne
partit de Saragosse le 3 octobre, pour arriver le même soir dans
la capitale espagnole, une escorte de voitures de l'Ambassade de
Pologne et de celle des Etats-Unis attendaient à quelques
kilomètres de Madrid, afin de l'accompagner jusqu'à sa
résidence.
Par ailleurs, l'affaire eut une suite, m'a raconté M.
Lagrange. En effet, sortant le soir tard il apprit d'un officier
de police obligeant que Serrano Suñer, ministre espagnol de
l'Intérieur et beau-frère du Caudillo, devait rentrer le
lendemain d'un voyage à Berlin, que son appareil se poserait à
Madrid à 14 heures et qu'il allait peut être donner d'autres
ordres concernant Paderewski. Il lui conseilla donc avec
insistance:
- Partez sans délai et quittez l'Espagne avant que Suñer
puisse agir contre vous.
Pas question, évidemment, de retomber entre les mains d'une
police espagnole fort efficace et apparemment peu encombrée de
scrupules à l'égard d'un président du parlement polonais en exil
! Mais quant à partir immédiatement, au milieu de la nuit,
c'était un autre problème, avec un Paderewski plutôt lève-tard!
On refit en hâte les valises, on régla la note d'hôtel et on
prépara minutieusement le parcours en auto du lendemain, 400 km
à traverser des sierras pour atteindre la frontière portugaise.
Heureusement, Lagrange n'était pas seulement un excellent
chauffeur, mais il avait participé à des courses automobiles
avant la guerre. Il ne craignait donc pas de rouler vite, voire
très vite. Quand Paderewski apprit quel tour on voulait jouer
aux autorités espagnoles, il accepta sans difficulté un départ
plus matinal.
C'était à 14 heures que Serrano Suñer devait atterrir. Voilà
l'ultime délai pour avoir passé de l'autre côté de la frontière
espagnole... Il fallut donc véritablement rouler à fond de
train, et sur des routes de montagne dont certaines non
goudronnées. On partit à 8 heures du matin, on mit pleins gaz en
direction de l'Atlantique.
Une course contre la montre
Quelle que soit l'interprétation à donner à l'arrestation de
Paderewski par la police espagnole à Saragosse, l'événement
avait eu lieu, et il constituait un avertissement quant aux
risques à courir les routes d'Europe au treizième mois du plus
sanglant conflit mondial. Et quelle qu'ait été l'inspiration -
ou l'instance inspiratrice - des confidences d'un policier un
peu bavard au secrétaire du Président, son avis pouvait lui
aussi constituer un signal d'alerte, même en admettant que les
autorités espagnoles n'étaient peut être pas trop mécontentes de
n'avoir pas à intervenir contre un «touriste» transitaire aussi
célèbre et politiquement protégé par les Américains que le
Président du Conseil national polonais ?
On partit donc à toute vitesse.
En tête de colonne, Lagrange-Kollupajlo dans la puissante
Studebaker força l'allure, tout en sachant que dans les
voitures, on véhiculait deux vieillards: le Président Paderewski
allait sur ses 80 ans, et Mme Antoinette Wilkonska, sa soeur,
avait 82 ans. Néanmoins, il n'y avait pas une seconde à perdre.
On fonça donc à travers un pays truffé de policiers et de gardes
civils. Quant aux routes de l'intérieur, on peut imaginer leur
état peu propice aux essais de vélocité automobile.
Et le facteur temps: il fallait absolument se trouver au
Portugal à deux heures de l'après-midi, quand atterrirait
l'avion revenant de Berlin avec le ministre Suñer. Six heures
pour faire près de quatre cents kilomètres, traverser le Tage,
ralentir dans les mauvais chemins des sierras, toujours à la
merci d'un pneu crevé ou d'un ennui mécanique sur ces routes mal
entretenues. Quant à l'essence, elle était rationnée, bien
entendu, comme partout dans cette Europe vivant sur le pied de
guerre économique. Après une course mémorable contre la montre à
travers les montagnes de Tolède et de l'Estramadure, on arriva
enfin après Merida à déboucher sur la plaine de Badajoz, la
frontière ! Il était exactement 13 h. 35.
Mais l'épreuve de vitesse n'était pas encore entièrement
gagnée: il fallait de plus vaincre - en moins de vingt-cinq
minutes ! - les tracasseries douanières, le décompte des bons de
rationnement, les prescriptions sur les devises, les passeports
(dont certains sans visa de sortie !).
Enfin tout fut terminé.
A 13 h. 58, la barrière rouge et jaune du poste de douane de
Badajoz se leva, ouvrant la voie vers la liberté. Car à la
frontière portugaise, à quelques pas, ce fut une réception
vraiment chaleureuse toute de sympathie qui accueillit le grand
musicien président et toute sa maisonnée.
Un sous-marin allemand pour finir
Exténué par ces jours d'inquiétude et de vexations en
Espagne, le groupe arriva à Lisbonne et s'installa à l'Hôtel do
Parque à Estoril, dans la large baie qui s'ouvre sur
l'Atlantique. Le repos ne fut cependant pas pour tout le monde.
En effet, il restait encore à trouver un navire pour les
Etats-Unis, et ils étaient plutôt rares, alors que des
centaines, des milliers de réfugiés des pays envahis par
l'Allemagne et la Russie assiégeaient les consulats.
C'était la dure bataille des «priorités» pour trouver une
cabine sur un cargo (quand ce n'était pas simplement une place
d'entrepont) après avoir obtenu le visa libérateur d'un pays
d'accueil outremer. Lagrange ne chôma pas. C'était lui qui
finalement découvrit l'occasion d'un passage. Il se présenta aux
bureaux de l'American Export Lines. Quand on sut qu'il voulait
des passages pour les Etats-Unis, on leva les bras au ciel:
- Monsieur, il y a des milliers d'inscrits sur nos listes
d'attente, soyez raisonnable !
Mais quand on sut qu'il s'agissait de Paderewski, tout fut
aplani en quelques heures, et le groupe disposa même d'assez de
cabines, luxe inouï à ce moment là où les familles couchaient à
plusieurs dans une seule.
Le 27 octobre 1940, le steamship «Excambion» quitta le port
portugais et cingla vers l'ouest. Navire de commerce,
appartenant à une compagnie américaine - les Etats-Unis
n'étaient pas encore en guerre à ce moment-là - l'«Excambion»
navigua chaque nuit toutes lumières allumées, les cabines
éclairées, proclamant de tout son éclat brillant son
appartenance à un Etat neutre.
Il fut pourtant stoppé un matin en plein Atlantique, par un
sous marin allemand. Un petit groupe armé monta à bord de l'«Excambion»
au grand effroi des soixante passagers: ayant échappé aux nazis
sur le continent européen, allaient ils tomber dans leurs
griffes en pleine mer ?
L'
officier allemand consulta les papiers du navire, constata
qu'ils étaient en règle, qu'il s'agissait bien d'un bateau
américain, donc non-belligérant, et qu'il n'était pas question
de l'envoyer par le fond... Il salua et s'en retourna vers son
requin d'acier, laissant l'«Excambion» continuer sa route. On
devine les soupirs de soulagement des passagers et de
l'équipage.
Le 6 novembre 1940, le navire entra en rade de New York. Le
Président Paderewski fêtait ce jour là son quatre-vingtième
anniversaire. Le peuple américain avait réélu la veille son
président en la personne de Franklin D. Roosevelt, ami de longue
date des Paderewski. Il avait dépêché pour les accueillir un de
ses officiers de liaison personnels, afin de régler en un
tournemain toutes les difficultés douanières et autres, pour ces
«invités du président des Etats-Unis.»
Avant même de mettre son pied sur le sol américain,
Paderewski tint une conférence de presse impromptue sur l'«Excambion».
Il lut une déclaration d'intention qui fut mondialement
reproduite:
«Ne pouvant plus porter les armes, je vais tâcher de récolter
des fonds, et rester ainsi proche de ceux qui se battent pour
notre patrie, pour la justice, la liberté, la dignité humaine,
pour les droits de la Pologne de rester une nation
indépendante».
Témoignage recueilli par Hugues Faesi. Article paru dans les
«Annales Paderewski» No 1 - 1979, pp. 16 à 24.
Le résistant
Dernière allocution publique de Paderewski, aux vétérans de
l'armée polonaise

Une des dernières photos, prise le 19
février 1941, lors d'un voyage en Floride.
Lorsque avant un quart de siècle, vous partiez combattre pour
la liberté de la Pologne, je vous bénissais comme un père.
Regardant nos rangées, où l'impitoyable mort devait faire des
brèches sanglantes, j'avais les larmes aux yeux et le coeur
serré; mais j'étais plein de foi qu'en accomplissant votre
devoir, vous apporteriez sur la pointe de vos baïonnettes la
liberté à la Pologne et à la nation, la libération d'un
esclavage d'un siècle et demi.
La Pologne vous a fait confiance et vous ne l'avez pas déçue;
je baisse aussi avec vénération ma tête en pensant à tous ceux
qui ne sont pas rentrés et j'implore Dieu pour qu'il donne à
notre pays cette liberté pour laquelle, de nouveau, tout notre
peuple prie et combat avec un héroïsme téméraire. Les forces de
la méchanceté qui se sont mises en action pour l'asservissement
du monde, en piétinant les droits divins et humains, afin d'en
faire des esclaves, sont immenses. Tour à tour, l'onde de
barbarie inonde de nouveaux pays, asservit de nouvelles nations,
s'enorgueillissant de ses triomphes. Mais l'heure de la justice
et du châtiment approche. Le devoir des dictateurs fut facilité
par la politique à courte vue de certains pays, qui espéraient
ainsi que le déluge sanglant ne les atteindrait pas. Ainsi,
seuls des débris de leurs armées coopèrent avec les Alliés.
La Pologne et la Grande-Bretagne, liées d'un commun effort
depuis le début de la guerre, voient les rangs des défenseurs de
la justice grandir de jour en jour. La Grande-Bretagne,
forteresse de la démocratie, rocher contre lequel s'appuie le
front commun des défenseurs de la civilisation, reste
inébranlable. De là, nous portons à l'ennemi des coups de plus
en plus durs. Dans ces combats, prennent part les chevaliers
ailés polonais, qui se sont couverts d'une gloire immortelle, et
notre héroïque marine. Ce n'est pas une guerre ordinaire. On n'y
dispute pas des désaccords de frontières ou des querelles de
voisins. Il y va de notre avenir, de l'avenir du monde entier !
Notre éminent et grand président Franklin Roosevelt l'a bien
compris, et du premier moment il a déclaré que c'est le peuple
américain qui a le droit de décider, d'après sa conscience, de
quel côté des belligérants il va se ranger. A mesure que la
notion du danger commun mûrissait dans l'esprit des citoyens, il
n'a rien négligé, comme représentant de la conscience nationale,
pour montrer la volonté du peuple entier en donnant l'aide de
plus en plus efficace aux Alliés. Une grande responsabilité pèse
sur chaque citoyen des Etats-Unis et, en premier lieu, sur
chaque citoyen d'origine polonaise. C'est votre devoir de donner
sans cesse au président américain le témoignage de votre
confiance, d'être prêts au sacrifice et de vous montrer comme
citoyens loyaux.
La 5e colonne et ceux dont les buts coïncident étrangement
avec ses buts, ne cessent, dans leurs efforts, de montrer la
nation américaine comme un peuple en désaccord intérieur. A
leurs assemblées et décisions, à leurs dépêches (télégrammes) et
lettres adressées à la Maison-Blanche et au Congrès, les
citoyens qui sont au clair quant à leur devoir, quant à la
situation dans laquelle ils se trouvent, devraient répondre par
une contre action, devraient ne pas cesser d'être sur leurs
gardes, et mettre l'action de cette bruyante minorité dans sa
vraie ampleur et la montrer dans sa vraie lumière.
Vétérans ! Je sais comme vous prenez à coeur la formation de
cadres de l'armée polonaise au Canada. J'adresse mes plus
respectueux hommages à votre président, le Dr P. Starzynski, à
vos chefs et à vous tous, mes chers frères, en sachant que vous
ne vous lasserez pas de votre travail. Je souhaite de tout coeur
que vos résultats soient un vrai mérite envers la Pologne. Tout
notre beau pays martyrisé, mais combattant, compte sur vous.
Toute l'armée et son chef, entourés par tous d'amour, de
vénération et de confiance, mon ami fidèle depuis tant d'années
et mon confrère dans mon travail, le général W. Sikorski, ainsi
que le président et le gouvernement de la République souveraine
polonaise, comptent sur vous. Nous serons victorieux dans la
bataille qui nous a été imposée. L'élément avec lequel notre
ennemi a voulu nous surprendre, c'est la bataille des nerfs.
Mais ici aussi, ses comptes vont être déjoués: la victoire de
cette guerre sera remportée non par les nerfs, mais par l'Esprit
immortel, l'esprit qui est soutenu par la foi en Dieu et par
l'attachement à la liberté et à la terre de nos pères et de nos
aïeux ! Cet esprit triomphe déjà, même contre la suprématie de
la barbarie motorisée. Cet esprit ne s'est pas soumis (plié)
jusqu'à maintenant et va surmonter encore bien des épreuves. Il
s'affermit chaque jour, en puisant dans l'inépuisable réservoir
des forces morales que sont les Etats-Unis et la Pologne
américaine.
J'aimerais que ma voix parvienne non seulement à vous, mais
qu'on l'entende dans notre pays, que nos soldats l'écoutent sur
le front, ainsi que nos aviateurs dans l'espace aérien, et nos
marins sur la mer, qu'à tous parvienne la joyeuse et
réconfortante nouvelle: la Pologne et l'Amérique commencent à
agir !
Discours publié dans les «Annales Paderewski» No 15 - 1992,
pp. 23-24;
la photo est extraite du No 14 - 1991 p.13.
Manru
Evocation du livret de l'opéra

Le projet d'un opéra a été présenté à Paderewski en août
1889 à Vienne par Alfred Nossig, fils du secrétaire de la
communauté juive à Lwow, journaliste, écrivain, politicien et
artiste. Paderewski a toujours rêvé de composer un opéra et a
accepté le plan. Il a confié livret à Nossig. Le texte, écrit en
allemand, se basait sur un roman de Jozef Ignacy Kraszewski,
intitulé «Chata za wsia» («La cabane derrière le hameau»), à
l'intrigue complexe et dont le thème principal est un amour
tragique entre une jeune fille polonaise, Ulana, et un Tzigane,
Manru. La première a lieu le 29 mai 1901 à Dresde.

Acte I - Un village dans les montagnes des Tatras
L'action se déroule dans un village polonais de Volynie
(Ukraine Occidentale). La mère de Ulana, Jadwiga, se plaint que
le Tzigane Manru a enlevé sa fille. Dans le village, les paysans
préparent la fête des récoltes. Dans la deuxième scène apparaît
Urok, un personnage étrange, mi-sorcier mi-bouffon, que beaucoup
considèrent comme un fou de village. Urok est très attaché à
Ulana: il s'apitoie sur son sort. Le jour de la fête, Ulana
vient chez sa mère pour demander du pain: dans la cabane de
Manru le forgeron - que tout le monde a rejeté - règnent la
misère et la famine. Jadwiga accepte d'aider sa fille et même de
recevoir sous son toit son enfant bâtard, mais à condition que
Ulana quitte le Tzigane. Ulana refuse: elle aime Manru. Mais
Manru néglige de plus en plus sa jeune femme: Ulana demande son
ami Urok de lui procurer un philtre d'amour pour que Manru se
tourne à nouveau vers elle. Apparaît Manru, haï de tous les
habitants pour avoir enlevé la plus jolie fille du village.
Jadwiga maudit le jeune couple en les traitant de «pestiférés».

Acte II - La cabane de Manru
Dans la cabane du forgeron, Manru travaille, mais la vie
tranquille de paysan lui pèse. Il rêve constamment à la liberté
et à une vie vagabonde. Ses pensées se tournent de plus en plus
vers Aza, une jeune Tzigane, belle et passionnée. Manru reproche
à Ulana sa perte de liberté («Fidélité, c'est un esclavage»,
répète-t-il souvent), il fait mine de vouloir frapper sa femme,
mais Urok intervient. Pendant que Manru, furieux jure de brûler
le village, Urok promet à Ulana la potion qui pourrait rendre le
bonheur à son foyer. Un vieux Tzigane, Jagu, informe Manru que
la communauté est d'accord de l'accepter de nouveau, mais il
doit quitter sa femme polonaise. Jagu ajoute que si Manru ne
revient pas auprès de la belle Aza, elle épousera le chef des
Tziganes, Oros. Une querelle éclate entre Ulana, Manru et Urok.
Pour calmer l'esprit de Manru, Ulana lui donne à boire la potion
préparée par Urok: l'amour et le bonheur semblent revenir.

Acte III - Dans les montagnes
La nuit, Manru sort de sa cabane, pour lutter contre
l'insomnie. Il entend le chant des Tziganes et s'endort. Des
Tziganes le trouvent endormi et le ramènent au camp. Manru et le
chef Oros s'affrontent. Aza séduit Manru avec une danse: Oros,
jaloux, ordonne de chasser son rival. Jagu demande le pardon
pour Manru et est soutenu par les autres. Furieux, Oros,
abandonne le camp des rebelles. Les Tziganes restent sans leur
chef, mais Aza et Jagu proposent que Manru le remplace. Manru
hésite encore, mais finalement décide d'abandonner sa femme et
son enfant, puis de partir avec les Tziganes qui chantent: «Le
monde nous appartient, car nous sommes libres !» (accent
patriotique, rappelons que la Pologne, partagée entre la Russie,
la Prusse et l'Autriche, a été effacée des cartes pour 123 ans).
Ulana, en proie de désespoir, se jette dans un lac. Urok,
effondré, décide de se venger sur Manru: il barre la route aux
Tziganes sur un chemin des montagnes et pousse le mari infidèle
dans un précipice.
D'après «Opera Manru Ignacego Jana
Paderewskiego» par Lidia Kozubek. UNIA Katowice 1993,
traduction-résumé de Beata Jaquet.
Les images, extraites de cet ouvrage, ont été
réalisées lors de représentations qui ont eu lieu en 1961 à
Wroclaw, Poznan et Lódz.
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