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Nous vous proposons ici des témoignages et documents extraits, entre autres, des archives du musée. Si de votre côté vous êtes en possession de matériel qui vous semble intéressant, faites-le nous connaître !
 
Le jeune lion

Paderewski vu par un chroniqueur américain en 1891. Un portrait tout à la fois exact et amusant !
 

Les débuts de Paderewski

Extrait d'une discussion avec un journaliste anglais à la fin du siècle dernier. Une part est laissée à l'ancecdote.
 

Le seul art vivant

Le concertiste expose avec passion, dans un texte daté de 1932 ses conceptions de la musique.
 

Paderewski diplomate

Les enjeux de la paix de Versailles et la question de Dantzig; deux extraits d'articles de journaux.
 

Lettre à la S.D.N

Le représentant polonais plaide pour les minorités. Le texte n'a pas perdu de sa valeur aujourd'hui !
 

Le bourgeois d'honneur

Le musicien dans un discours aux Morgiens, livre un portrait d'une Suisse qui suscite de la nostalgie...
 

Toast à Tolochenaz

Remerciements lors d'une fête avec la commune de résidence; on est là aussi dans une Suisse de carte postale.

 

Quelques amis

Une évocation de W. Fuchss, auteur d'une biographie. Ce sont surtout les amis suisses qui sont évoqués.

 

Un observateur moraliste

Entretien, en 1935, avec Anne-Marie Redard. Cette Morgienne a été, plus tard, une des fondatrices de la Société.

 

La lettre à Mussolini

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le patriote adresse une lettre de protestation à Mussolini

 

Un voyage mouvementé

Fin septembre 1940, Paderewski quitte la Suisse pour les USA, afin de plaider la cause de son pays. Le voyage est mouvementé.

 

Le vieux résistant

Quelques jours avant sa mort, Paderewski, exilé aux Etats-Unis, prononce son dernier discours.

 

La liste des oeuvres

On trouvera une énumération des compositions, ce qui permet de cerner, un peu, le profil de ce créateur.

 

Manru

Cet opéra, trop peu joué, fonde son livret et certaines couleurs musicales sur le folklore polonais.

 

Discographie

Paderewski en CD's. Certains peuvent être achetés au musée.

 

 

Le grand salon à Riond-Bosson dans lequel on pouvait voir deux pianos Steinway.


Paderewski vu par un Américain
« Le jeune lion »

«Trois choses sont nécessaires» disait Mozart en montrant, de façon significative, sa tête, son coeur et ses doigts, soit intelligence, amour et maîtrise technique. Dans cette dernière on trouve souvent une attitude extravagante et fausse au lieu de calme, dignité et grâce, toutes qualités nécessaires où excelle Ignacy Paderewski. D'abord il n'avait pas l'intention de devenir un virtuose du piano, et penchait plutôt vers la composition pure et simple. Ce n'est qu'à l'âge de 24 ans qu'il décida de se vouer au jeu du piano avec lequel, depuis, il a gagné une telle distinction.

A ses débuts aux Etats-Unis, au Music Hall de New York avec l'Orchestre de la Société Symphonique, sous la direction de Walter Damrosch, il joua comme pièce de résistance le Concerto N° 4 de Camille Saint-Saëns, ainsi qu'un choix d'oeuvres de Chopin. Pourquoi avait-il choisi ce concerto pour ses débuts ? On ne le sait pas, car cette oeuvre était alors peu appréciée par le public américain, et il paraît que, même sous les doigts de Paderewski, il ne gagna rien en popularité. Quant à son propre Concerto pour piano, présenté comme exemple de ses compositions, il nous montra que le pianiste polonais était un compositeur d'une originalité et d'une force marquantes, avec une tendance vers des effets wagnériens. Etrangement, la partie solo de cette oeuvre est secondaire. Les auditeurs de ce premier concert purent mieux juger la virtuosité de l'artiste par la présentation de quelques pièces en solo, et notamment d'un de ses bis, la transcription de l'Erlkönig de Schubert par Liszt. Après sa merveilleuse interprétation, le public se leva en masse pour l'applaudir. Il avait peint l'admirable conversation poétique entre le père et l'enfant avec une telle beauté qu'aucun des auditeurs ne l'oubliera. A son deuxième concert, M. Paderewski apparut pour la première fois comme interprète de Beethoven, en jouant son Concerto N° 5 (Empereur). En général, on considère les compositions de Beethoven comme le test final des pouvoirs d'un pianiste, ce qui, en quelque sorte, l'incite au perfectionnisme.

Paderewski dispose d'une maîtrise absolue de soi-même et de son instrument; il joue les octaves de façon incomparable, et il n'est pas moins parfait dans toute la coloration de cette oeuvre. Son sens du dramatique est sensationnel, d'une portée étonnante. En outre, sa résistance est presque incroyable: un pianiste qui joue, en une seule soirée, deux concertos, ainsi que des pièces en solo et plusieurs bis, est un géant. Son répertoire également est simplement colossal, et ce qui représenterait plusieurs concerts pour quelques-uns de nos pianistes, semble être pour lui un jeu d'enfant pour un seul concert ou récital.

En apparence, M. Paderewski est de taille moyenne, élancé, mais très musclé. Son visage est très expressif, couronné d'une masse de cheveux légèrement roux, qui bouclent autour de sa tête. Cette particularité lui vaut, en Angleterre, le sobriquet de «Lion blond». Ses mains ne sont pas grandes, mais le développement musculaire, en particulier du poignet et des doigts, est celui d'un athlète. Au piano, ses doigts semblent parfois comme des crochets d'acier, mais ils savent révéler, à l'occasion, avec une douceur de velours et de satin, toutes les expressions dans les limites du clavier.

Sa tenue devant l'instrument est modeste et sans prétention, entièrement libre de toute affectation ou excentricité de manières. Il est plein de déférence envers son auditoire, mais le domine par son sérieux et son intensité. Dans les relations sociales, il a une attitude de «bon camarade et de bonhomie» qui est absolument charmante. Il est, en effet, un brillant homme du monde. Comme tous les Polonais, il est un fin polyglotte, parle couramment, à part sa langue maternelle, l'allemand, le français, le russe, et se sert convenablement de l'anglais.

Vu que le piano est d'un usage courant dans tout cercle de famille, il faut être vraiment un génie pour soulever l'enthousiasme et l'excitation fiévreuse d'un public de mélomanes - et ceci d'autant plus que M. Paderewski a été dangereusement «sur-annoncé» avant son apparition. Il est très satisfaisant de constater que son succès auprès des auditeurs américains a été tout à fait au niveau de sa réputation européenne. M. Tretbar [le manager de Steinway] nous avait promis beaucoup, mais ses promesses ont été plus que réalisées. M. Paderewski est sans aucun doute un grand maître du piano.

Extrait d'un article de Harry F. MAWSON dans The Harper's Weekly, New York, 5 décembre 1891 (traduit de l'anglais), cité dans les «Annales Paderewski», n°21, 1998, pp. 5 et 6.

Le Steinway, utilisé par Paderewski en 1892-93, lors d'une tournée de 75 concerts en Amérique, est maintenant exposé au «Smithsonian Museum» de Washington.


Paderewski évoque ses débuts
(1875-1895)

Lors d'un entretien avec le journaliste londonien J.E. Woolacott, Paderewski a évoqué sa première tournée de concerts, improvisée à l'âge de seize ans.

Paderewski en tournée américaine (1892) sur la plate-forne de son wagon. Son secrétaire de l'époque, Hugo Görlitz, est à sa droite. Voyageaient avec lui son cuisinier, son valet, son accordeur, son agent.

Bien que cette aventure musicale d'un adolescent ait été, à certains égards, périlleuse, elle lui a néanmoins donné une précieuse expérience de la vie mouvementée d'un artiste. Elle lui a fourni l'occasion d'entendre des dialectes divers et de la musique folklorique russe. Paderewski déclare alors à Woolacott:

- Après cette randonnée, je suis retourné au conservatoire et ai continué mes études conformément au désir de mon père. J'ai reçu mon diplôme et ai été nommé professeur de piano, n'ayant encore que dix-neuf ans. A cette époque là, j'étais un ardent enthousiaste de littérature, lisant beaucoup après mes journées d'enseignement. Je me suis habitué aux heures tardives; je suis encore un mauvais dormeur et souffre souvent d'insomnie.

- Combien d'heures par jour travaillez vous au piano depuis que vous vous êtes engagé dans la carrière de virtuose ?

- Il m'est arrivé de me préparer jusqu'à dix-huit heures sans m'arrêter. Durant ma visite aux Etats-Unis, lorsque j'avais à jouer sept programmes dans une seule semaine, j'ai souvent travaillé huit à dix heures quotidiennement. Mais en général, je m'exerce au piano environ quatre heures par jour.

En ce qui concerne ses compositions, Paderewski a fait les observations suivantes:

- J'ai commencé à composer à l'âge de neuf ans, mais je n'ai rien publié avant d'en avoir atteint dix-sept. En 1882 plusieurs de mes oeuvres ont trouvé un éditeur. Alors venaient les «Chants du Voyageur», «Mélodie», «Légende», le Concerto pour piano et orchestre, le «Menuet en sol majeur» qui est resté célèbre, et la «Fantaisie polonaise». Cette dernière, je l'ai interprétée pour la première fois en public au Festival de Norwich en 1893. Depuis lors je l'ai jouée aux Concerts de la Philharmonic Society, avec la «Henschel Symphony», au Sir Charles Hallé Concerts à Manchester, au Festival d'Aix-la-Chapelle, à l'Opéra royal de Dresde et aux Concerts Lamoureux à Paris.

- Quand avez vous fait la première apparition à Paris ?

- J'y suis allé en 1888 et ai décidé de donner un récital chez Erard. Le concert fut très peu fréquenté, car j'avais à Paris peu de connaissances à part quelques amis de Strasbourg. Cependant dans l'auditoire il y avait Lamoureux et Colonne qui, après avoir entendu la première partie du récital, sont venus me demander de jouer avec leurs orchestres. Lamoureux ayant été le premier à me parler, j'ai accepté sa proposition et ai été quatre jours plus tard le soliste avec lui en présence de trois mille personnes. On m'a dit que le concert était un succès. J'ai aussi joué sous Lamoureux au Conservatoire. C'était alors un grand honneur d'être prié de jouer au Conservatoire, les étrangers ne jouissant que très rarement de ce privilège.

Parmi les nombreuses déclarations attribuées à Paderewski, il y en avait une disant que «les Juifs et les Tziganes sont les seuls peuples musicaux».

- Je n'ai jamais dit cela. Ce que j'ai dit, c'est que les Juifs et les Tziganes ont un remarquable instinct pour la musique, ce qui est autre chose. Dans mon propre pays, j'ai joué des pièces de piano et un groupe de Tziganes m'a accompagné du commencement à la fin, sans avoir jamais entendu la musique auparavant. Après quelques heures d'hésitation, ils se sont joints à moi instinctivement avec leurs harmonies. J'ai observé le même phénomène en Hongrie et en Galicie ( = le sud-est de la Pologne).

- Avez vous des bons souvenirs d'Amérique ?

- Oui, mais les distances que j'avais à voyager et le travail que j'avais à fournir étaient si durs, que ma capacité de recevoir des impressions a été beaucoup diminuée. Les Américains ne sont aucunement arriérés en ce qui concerne l'art. J'ai été surpris que, même dans de petites villes, les auditeurs ont applaudi chaleureusement des oeuvres de Bach, de Beethoven, de Schumann et d'autres oeuvres classiques pour lesquelles ils sont sensibles. Un de mes plus importants engagements en Amérique était avec le Boston Symphony Orchestra sous la direction d'Arthur Nikisch. Cet orchestre est sûrement un des plus remarquables du monde.

On se raconte beaucoup d'histoires sur des aventures que le grand pianiste rappelle avec humour:

- Il y a quelque temps lorsque je voyageais en Angleterre, plusieurs lettres me sont parvenues de la part du propriétaire d'un cirque. La première disait à peu près ceci: «Pourquoi ne tenez vous pas votre engagement ? Vous êtes engagé à paraître dans mon cirque avec un ours dansant. Le public est très déçu parce que vous n'êtes pas apparu.» Comme cet appel ne produisait pas de réponse, l'énergique directeur du cirque m'a envoyé un formulaire imprimé de contrat dans lequel il était stipulé: «Paderewski est engagé à paraître avec un ours dansant pour dix livres sterling par semaine. Pas de jeu, pas de paie !»

Il paraît qu'il existait réellement un cirque qui s'appelait Paderewski. Lorsque le secrétaire du Maître s'est renseigné auprès du directeur de la raison pour laquelle il avait adopté ce nom, ce dernier a répondu simplement qu'il avait le droit de nommer son cirque comme il lui plaisait... «et cela ne vaut pas la peine de s'en exciter. Je fais ainsi une bonne propagande pour Monsieur Paderewski !»

Article de Werner FUCHSS dans les «Annales Paderewski», No 6 - 1983, pp. 21 à 23;
la photo de Paderewski est, au volume 7, page 27
.


Ignacy Paderewski parle de la musique
« La musique est le seul art vivant »

D'après une opinion fort en vogue aujourd'hui (1932), l'art serait cosmopolite. Comme nombre d'opinions en vogue, celle-ci n'est qu'un préjugé. La science seule, oeuvre de la seule raison, ne connaît ni frontières, ni patrie. L'art, et la philosophie même, comme tout ce qui provient du tréfonds de l'âme humaine et naît de l'alliance de la raison avec le sentiment, l'art doit porter les traits de la race, le sceau de la nationalité. Si de tous les arts la musique est le plus accessible, ce n'est point qu'elle soit cosmopolite, c'est qu'elle est cosmique de sa nature.

La musique est le seul art essentiellement vivant. Ses éléments sont les éléments même de la vie. Sourde, mais perceptible, puissante quoique méconnue, elle est partout où est la vie. Elle se joint au murmure des eaux, à l'haleine des vents, au frémissement des bois; elle est dans les mouvements sismiques de notre écorce terrestre, dans les révolutions célestes, dans la lutte mystérieuse et acharnée des atomes; elle est dans les vibrations lumineuses qui blessent ou réjouissent nos yeux; elle est dans la circulation de notre sang, dans les emportements de nos passions, dans les souffrances de notre coeur...

Elle est partout. Elle atteint plus loin et plus haut que ne peut atteindre le verbe humain; elle s'élève vers les sphères supra-terrestres du pur, de l'inaccessible sentiment. L'énergie de l'Univers bruit sans trêve, sans fin, à travers l'espace et le temps. Le rythme qui en est la manifestation est chargé par la loi de Dieu de veiller à l'ordre des mondes. Les divines mélodies s'épanchent intarissablement à travers les espaces étoilés, les voies lactées, les mondes et l'au-delà des mondes, à travers les régions humaines et surhumaines, et créent ce lien merveilleux, éternel, qu'est l'harmonie de l'être universel. Peuples, nations, astres et mondes se lèvent pour retentir et résonner: quand ils se taisent, c'est leur vie qui s'éteint. Tout joue, tout chante, tout parle. Rien n'existe que par le mouvement, la voix, le verbe.

L'âme de la nation parle, joue et chante aussi, et comment ? Nous l'entendons dans Chopin... La musique humaine n'est qu'un fragment de l'éternelle musique. Ses formes, créées par la pensée et par la main de l'homme, sont sujettes à des transformations fréquentes. Les temps changent, les hommes changent; idées et sentiments revêtent incessamment d'autres parures. Les fils s'inclinent à contrecoeur devant ce qu'adoraient ou admiraient leurs pères. A l'aube de la vie, aux heures de rêve et de désir, d'enivrement et d'ardeur juvénile, chaque nouvelle génération s'imagine qu'elle seule poussera l'humanité vers des hauteurs inconnues, la conduira dans de nouvelles vies; qu'elle seule est appelée aux grandes pensées, aux grandes actions, aux grandes oeuvres.

Chaque génération veut avoir son Beau, à elle. C'est ainsi que surgissent des oeuvres d'art conçues dans cet esprit, qui satisfont aux besoins du moment et meurent parfois avant leurs créateurs. Mais d'autres naissent aussi qui durent plus longtemps et qui, de longues années après, demeurent comme l'étendard de quelques générations, d'une époque, d'un idéal. Et d'autres enfin restent à tout jamais, fortes de jeunesse, fraîches de sincérité, dans lesquelles retentit la voix de toutes les générations, la voix de toute la race, la voix de la terre même qui les a produites.

Pourquoi est-ce précisément en Chopin que parle ainsi fortement l'âme de la nation ? Pourquoi la voix de notre race jaillit-elle de son coeur, comme des profondeurs inconnues de la terre jaillit la source vivifiante ? Demandons-le à Celui qui «dévoile le sein du mystère»... Il ne nous a pas encore tout dit, et puisse-t-il ne dire jamais tout...

Texte de Paderewski, publié dans le programme du Festival de Musique Polonaise au Théâtre des Champs-Elysées - Juin 1932 et cité dans les Annales Paderewski, No 21 - 1998, pp. 2 et 3.


Le diplomate
« La vie ou la mort de la Pologne sont en jeu ! »

L'activité de Paderewski comme diplomate a été saluée par les postes polonaises.

Ce timbre, émis le 7 juillet 1999, célèbre les 80 ans du traité de Versailles; Roman Dmowski est représenté à droite.

Un entretien avec le président du Conseil de la Pologne accordé à un journaliste français:

- Il s'agit de la vie de trente-cinq millions d'hommes.

Paderewski me dit cela, à voix presque basse, avec un pauvre sourire triste et je ne sais quelle angoisse dans son regard bleu, tandis que l'autre soir nous parlions de Dantzig.

- Oui, poursuivit-il, la Pologne avec Dantzig c'est une nation libre, respirant, commerçant, naviguant, ayant sa porte ouverte sur la mer, le monde. La Pologne sans Dantzig, ce n'est plus qu'un pays étouffé, resserré, étriqué, asservi aux riverains de l'Océan. Est-il possible que l'Europe, est-il possible que le monde ne comprenne pas cela ?... On dit «Il y a deux millions d'Allemands autour de Dantzig.» Mais moi je réponds: «Il y a trente-cinq millions de Polonais en Pologne.» Ces deux millions d'Allemands, la plupart des immigrés, pourront continuer de vivre si la Pologne possède un couloir d'accès à la mer, mais les trente-cinq millions de Polonais ne pourront pas vivre si on leur ferme ce couloir. Ils deviendront les tributaires de l'Allemagne, les obligés, les esclaves de l'Allemagne, soumis à son bon plaisir et à sa tyrannie. Que vaut-il mieux pour l'Europe et pour le Monde: mettre deux millions d'Allemands sous la protection de la Pologne ou mettre trente-cinq millions de Polonais sous le joug allemand ?

- Vous n'ignorez pas, lui dis-je, qu'on avait envisagé une tierce solution: la neutralisation du couloir d'accès ou même un condominium...

- Non je n'ignore pas, me répondit de sa voix claire Paderewski; mais je crains que ceux qui ont émis cette suggestion ignorent, eux, l'histoire de notre histoire. Qu'on se reporte donc à ce qui s'est passé entre 1807 et 1815, quand Dantzig était soi-disant neutre. ils verront ce qu'a donné le système. Veut-on recommencer une expérience qui a été déjà faite et qui a été surtout malheureuse ?

Extrait d'un entretien avec Stéphane Lauzanne, publié dans Le Matin de Paris, 8 avril 1919.

Toujours à propos de la question de Dantzig, Paderewski, déclare, le 2 septembre 1932:

La question du couloir de Dantzig et l'un des problèmes les plus importants de notre temps. Il n'est pas douteux que l'Allemagne n'a qu'un désir qui est de remettre la main sur ce territoire. Le Reich espère atteindre ce but en mettant en oeuvre les deux puissantes armes qu'elle excelle à manier: la propagande et l'intrigue. J'ai pu me rendre compte en Amérique de l'importance de son effort dans ce sens et les possibilités que le Reich s'est assurées par ces deux moyens. Il est vraiment fâcheux que les peuples ne se rendent pas compte du péril qui les menace. [...]

Les Allemands savent bien que les populations de Poméranie et de Prusse-Orientale ne constituent pas un élément sur lequel on puisse compter pour renforcer la politique allemande dans ces régions. Ils reconnaissent que la majorité des habitants de ces provinces prussiennes sont d'origine finnoise et que les Poméraniens ne sont pas très enclins à s'identifier aux hitlériens ou aux agitateurs pangermanistes. J'ai eu des preuves de cet état d'esprit et le Reich lui-même est conscient du danger que représente la tiédeur de ces sentiments. Voilà pourquoi les Allemands insistent pour une propagande intensive dans ces régions; ils veulent créer autour de Dantzig, et du couloir ce qu'on appelle en France un «climat» et en Angleterre «une atmosphère».

L'Allemagne de Frédéric II n'est pas morte et les Allemands n'ont pas oublié les paroles du grand souverain: «L'homme qui occupera l'embouchure de la Vistule tiendra la Pologne bien mieux que le gouvernement polonais lui-même.» Notre attitude dans cette question n'a pas changé, car le couloir, au point de vue historique, est polonais depuis des siècles. Les historiens allemands ont laissé ce fait de côté. Plus d'un million de Polonais habitent cette région et constituent 90% de la population totale.

Je me défends de vouloir sonner l'alarme ou d'être pessimiste, mais je suis assez consciencieux pour prévoir l'orage.

Discours prononcé devant le London General Press, et publié dans la Gazette de Lausanne le 2 septembre 1932


Lettre à la S.D.N.
(« L'expulsion les plongerait à nouveau dans une profonde détresse... »)

Paderewski à la première Assemblée de la Société des Nations, à Genève, décembre 1920

Les suites de la Première Guerre mondiale provoquent longtemps des remous, entre autres en ce qui concerne le traitement réservé aux minorités, à preuve cette lettre adressée à la SDN. Son contenu a de sombres aspects prémonitoires:

Lettre à Sir Eric Drummond, Président du Conseil de la S.D.N. à Genève.
Genève, le 11 décembre 1920

Monsieur le Président,

Le Gouvernement Polonais a été informé que les autorités autrichiennes envisagent dans un avenir prochain, l'expulsion en masse des sujets de l'ancienne Monarchie qui, fixés sur le territoire de la République Autrichienne, n'ont pas encore obtenu leur appartenance à cet Etat. Cette expulsion frapperait en premier lieu de nombreux Juifs provenant de Galicie qui, soit au cours de la Guerre Mondiale, soit même antérieurement, ont quitté leur province d'origine pour s'établir dans les provinces de l'Ouest de l'ancienne Autriche.

Les mesures de rigueur que les autorités autrichiennes se proposent de prendre et qui, dans des cas multiples, ont déjà été mises en exécution, sont en désaccord avec les stipulations du Traité de St.-Germain du 10 septembre 1919. [...]

Il est à noter que les expulsions projetées par le Gouvernement Autrichien sont d'autant plus inadmissibles qu'elles pourraient créer un précédent dangereux et provoquer des décisions analogues de la part d'autres Etats, formés sur les territoires de l'ancienne Monarchie.

Bien qu'en majorité les Juifs menacés par ces mesures en question n'aient pas encore opté pour la nationalité polonaise, le sort de ces malheureux, provenant des territoires de la Pologne, ne saurait être indifférent au Gouvernement Polonais. La plupart de ces gens ont subi les effets désastreux de la guerre et c'est après de dures épreuves qu'ils sont enfin parvenus à se créer des conditions d'existence tolérable. L'expulsion les plongerait à nouveau dans une profonde détresse que, vu les conditions économiques de l'heure présente, aucune aide efficace ne viendrait soulager. En accueillant chez elle ces expulsés, la Pologne, malgré sa meilleure volonté, ne serait pas en état de leur prêter tout le secours dont ils auraient besoin, et cela d'autant moins que des centaines de milliers de réfugiés, Juifs et Chrétiens, échappés aux bouleversements de la Russie, ont déjà trouvé un abri sur le territoire de la République Polonaise qui entretient toute seule de ses modiques ressources ces masses de malheureux, chaque jour plus nombreuses. Pour pouvoir accueillir les expulsés de l'Autriche, la Pologne, durement atteinte elle-même, se verrait contrainte de refuser son hospitalité à des milliers d'individus, dont actuellement elle est le dernier asile.

Aussi est-ce pour prévenir une grave injustice et pour éviter une redoutable recrudescence de misère au centre de l'Europe ravagée par la guerre que le Gouvernement Polonais se fait le devoir de prier le Conseil de la Société des Nations de vouloir bien, en vertu de l'article 11 du Pacte, intervenir auprès du Gouvernement Autrichien, en le dissuadant de procéder aux expulsions en masse qu'il projette et en l'engageant à suspendre celles que déjà il met en exécution.

Je vous prie, Monsieur le Président, de vouloir bien agréer les assurances de ma très haute considération.

I. J. Paderewski

Extrait d'un document tiré des archives du Musée.


Le bourgeois d'honneur
(« L'âme de Morges est sereine, généreuse et sage... »)

Un hôte illustre pour la ville

Les armoiries de la ville de Morges

Au début de l'année 1925, Paderewski reçoit l'illustre distinction de la ville de Morges. Aux archives du musée, on trouve des textes de circonstance qui apprennent beaucoup sur Paderewski et sur l'esprit de l'époque. Rappelons, pour mémoire, que sa résidence de Riond-Bosson, bien que jouxtant la ville, était située sur le territoire de la commune de Tolochenaz.

Voici le discours prononcé lors de la remise de la citoyenneté d'honneur:

Monsieur le Syndic, Monsieur le président du Conseil Communal, Messieurs les Conseillers municipaux de la Ville de Morges,

Il y aura bientôt vingt-huit ans que les hasards de la vie m'ont fait élire domicile ici, et ce n'est qu'aujourd'hui, et pour la première fois, que j'ai l'honneur de voir réunis ceux qui président aux destinées de Morges. Ce n'est que pour la première fois que j'ai la félicité de leur ouvrir mon coeur et dire combien il contient de tendresse de respect et de gratitude pour cette charmante et chère petite cité. Depuis vingt-huit ans nous sommes établis à côté de vous, vos voisins proches et, si notre séjour ici était souvent interrompu, si les exigences de ma profession nous obligeaient à de fréquentes et longues absences, si les événements politiques d'importance et gravité extrêmes nous avaient tenus pendant presque sept ans éloignés de vous, nous revenions et revenons dans cet endroit délicieux avec une joie toujours croissante. C'est que nulle part au monde nous en pourrions être mieux ici qu'à Riond-Bosson. La nature nous avait attirés, les hommes nous ont retenus.

La beauté sereine de ce lac, le charme pénétrant de ces montagnes, la majesté grandiose du Mont-Blanc, l'harmonie magique de ce paysage, chantés par tant de poètes, demeurent intraduisibles. Nous qui avons vu tant de belles choses, parcouru tant de pays, visité, touché les différents coins du globe, à chaque retour, en voyant l'incomparable panorama qui s'étale devant notre maison, nous ne manquons jamais de nous écrier à l'unisson: après tout c'est ce qu'il y a de plus beau !

Mais la beauté seule ne suffit pas. On ne pourrait vivre heureux rien qu'en contemplant les splendeurs de la nature même aussi enchanteresse que celle dont Dieu vous a dotés. La vie ce sont les rapports fréquents, quotidiens, avec les hommes et si ces hommes sont incultes méchants, cancaniers, querelleurs, les rapports sont pénibles et la vie bien désagréable. Or les hommes sont bons ici. Ils sont bons, affables, honnêtes, loyaux, discrets, serviables et je ne manquerais nullement de patriotisme en vous déclarant que je désirerais vivement que les villes de chez moi, même parmi les grandes, si leur population par trop hétérogène le permettait, puissent atteindre le haut niveau de culture intellectuelle et morale qui caractérise les habitants de Morges.

Ils nous ont accueillis avec cordialité touchante, ils nous ont entourés d'égards pleins de sollicitude et de discrétion, ils nous ont donné ce que, à l'époque de notre arrivée, nous avions vainement cherché dans notre propre pays, ils nous ont permis de vivre dans une atmosphère de tranquillité salubre, dans cette atmosphère paisible où le calme du rêve et le recueillement du travail fleurissent et fructifient. Et en plus ils nous ont donné une sensation de bien-être et douceur infinie: celle de vivre loin de notre sol natal sans jamais nous sentir comme des étrangers.

Autrefois, avant la guerre, j'allais tous les jours à Morges. J'y allais à pied au bureau de poste pour chercher mon courrier (aujourd'hui il est trop volumineux et on va le chercher en automobile). En allant et revenant, je rencontrais de nombreux enfants qui jouaient dans la rue et tous ces enfants, jusqu'au plus petit, me saluaient gracieusement avec un inimitable «Bonjour m'sieu». Quelle joie intense et profonde me donnait cette exquise courtoisie des petits ! A chaque pas alors je rencontrais des visages connus, sympathiques affables qui me souriaient avec bienveillance. On s'aimait bien, même si on ne se parlait pas. Et c'était alors des coups de chapeaux continuels. Je ne vous cacherai pas, Messieurs, que je m'efforçais toujours d'imiter le bon exemple de ce brave vieux philosophe juif, dont Ernest Renan parle dans son livre sur Saint Paul et dont l'ambition suprême était de ne jamais laisser quelqu'un le saluer en premier. Aujourd'hui, après une longue absence, les choses me paraissent bien changées. Les anciens petits ont grandi et ne jouent plus dans la rue. Les nouveaux petits ne me connaissent pas encore. Et parmi les figures connues, si sympathiques, si affables, que de disparus ! Quels vides ! Quels deuils !

Heureusement si les dix dernières années ont apporté des modifications dans l'aspect de la population morgienne, l'âme de Morges, elle, n'a pas changé. Une ville, Messieurs, surtout une ville vieille, a une âme comme un être humain. L'âme d'une ville est une chose grande, une chose sainte et indestructible. A moins d'un cataclysme qui bouleverse tout en ne laissant que des souvenirs, à moins d'une chose violente, provoquée par le développement de l'industrie moderne qui subitement peut amener un flux énorme de population étrangère, l'âme d'une ville ne subit point de changements sérieux. L'évolution normale des générations qui se suivent la fortifient souvent, les adversités du sort, les calamités politiques l'affaiblissent parfois, mais son caractère essentiel demeure inaltérable.

L'âme de Morges est douce est sereine, généreuse et sage, elle est bonne, simple et loyale, comme les habitants. C'est elle, Messieurs, qui vous a inspiré le geste fraternel par lequel vous avez voulu resserrer les liens qui m'attachent à votre cité. C'est elle qui vous a amenés ici... Je m'incline devant telle avec vénération et amour. J'accepte de vos mains généreuses le don précieux qu'elle m'envoie, je l'accepte non seulement avec gratitude émue, mais aussi en toute conscience des privilèges qu'il me confère et des devoirs qu'il m'impose. Car en dépit de vos principes égalitaires, démocratiques, c'est tout de même un vrai titre de noblesse que vous venez de m'octroyer. Et noblesse oblige.

Je vous porterai toujours et partout affection fidèle, dévouement sincère et reconnaissance profonde et c'est avec ces sentiments que je lève mon verre à votre santé et l'honneur de votre chère ville de Morges.

I.J. Paderewski

Archives du Musée.


Toast aux autorités de Tolochenaz

Les armoiries de la commune vaudoise de Tolochenaz

(« Nous avons contracté une dette de reconnaissance... »)

Aux archives du musée, un document non daté, probablement rédigé dans les années vingt, rappelle une réception faite par les autorités du village à leur illustre résident. Padereweski s'y livre à une évocation d'une Suisse heureuse. Rappelons que la résidence du musicien est située sur le territoire de ce village voisin de Morges.

Messieurs,

Au risque de paraître importun, je vous demande la permission de prononcer quelques brèves paroles. Je viens de mentionner dans l'une de mes allocutions le nom de Tolochenaz. J'aurais vraiment mauvaise grâce à ne pas m'étendre quelque peu sur ce sympathique sujet. Pendant longtemps si longtemps nous avons eu des rapports proches et intimes avec Tolochenaz, avec ses autorités, avec ses braves habitants; nous avons contracté envers eux une dette de reconnaissance et il m'est doux de le proclamer très haut en votre présence.

J'ai dit que Tolochenaz était un pays neutre. J'aurais dû dire qu'il est heureux. Car en effet, Tolochenaz est un pays où, si vous voulez, un Etat tout heureux. Il ne fait pas de grande politique. Il n'entretient pas de nombreuses armées, il ne dépense rien pour sa marine, il n'a point de conflit avec l'Eglise, laissant tout souci pareil à ses puissants voisins.

Les affaires étrangères y sont réglées avec célérité et courtoisie parfaite par le chef de l'Etat lui-même, à la plus grande satisfaction des visiteurs, bien que ces derniers, lorsqu'ils viennent en grand nombre, soient presque toujours relégués au camp de Riond-Bosson.

Helena Paderewska Le gouvernement n'est pas trop compliqué. Depuis que nous sommes ici, nous n'en avons connu qu'un seul ministre, celui des postes, l'inamovible, quoique très mouvant M. Panchaud qui, dans l'exercice de ses hautes fonctions, déploie beaucoup de tâches d'urbanité et d'exactitude.

D'aucuns prétendent cependant qu'il existe au pays de Tolochenaz un ministère de la chasse. L'intéressant portefeuille est, paraît-il, réservé exclusivement au chef de l'Etat qui s'en sort, bien entendu, d'une façon on ne peut plus légitime et discrète. Je désirerais vivement que la rumeur publique fût justifiée, parce que je pourrais alors signaler à M. le Ministre, la présence dans le pays d'un méchant renard qui fait de formidables ravages dans les basses-cours du voisinage.

Tout récemment encore, il poussa la criminelle hardiesse jusqu'à enlever à Madame Paderewska - nuitamment et subrepticement - douze parmi les plus beaux élèves de ses poulaillers.

Cependant, dans le cas même où les talents et la haute compétence cynégétiques du Ministre n'arrivaient pas à avoir raison du dangereux malfaiteur, je tiens à assurer le Ministre, que les sentiments que nous nourrissons envers son gouvernement ne subiront aucun changement.

Nous aimons notre exécutif de Tolochenaz. Nous l'aimons non seulement pour sa main d'acier dont il nous fait connaître le gant de velours, mais aussi et surtout pour son coeur d'or qui se manifeste en toute occasion. Nous sommes heureux de le reconnaître devant les honorés représentants des grandes puissances, en remerciant chaleureusement M. Borel et en buvant à sa santé.

Archives du musée.


Quelques amis de Riond-Bosson
Evocation de Werner Fuchss

Lors de ses séjours en Suisse, I.J. Paderewski a reçu beaucoup personnalités du monde musical et littéraire. De nombreuses soirées, évoquant l'esprit des salons du XVIIIe siècle, ont caractérisé la vie à Riond-Bosson, comme le relate ici Werner Fuchss, auteur d'une biographie de l'artiste polonais.

A l'époque de la première venue en Suisse de Paderewski, en décembre 1889, William Cart (1846-1919) était à la tête de la Société de Musique Lausannoise. Cet historien et archéologue, professeur à l'Académie de Lausanne, auteur d'études sur J.-S. Bach et R. Wagner, a aussi présidé les comités du Conservatoire et du Théâtre du Jorat. Il avait été indiqué comme la personne avec qui Paderewski devait prendre contact à son arrivée et qui s'occuperait de lui pendant son séjour à Lausanne.

Deux prestations très réussies ont permis à la personnalité lausannoise de nouer des rapports personnels avec le jeune artiste, qu'il trouvait très sympathique. William Cart l'a invité à passer les soirées chez lui après les concerts [... ]

William Cart a suivi avec intérêt la carrière de Paderewski et gardé le contact avec lui. [...] Dès le moment que Paderewski établit sa résidence à Morges, W. Cart est souvent invité à Riond-Bosson. Pour les jours de fête, il reçoit de magnifiques grappes de raisin cultivées dans les serres du Maître...

Anton Suter (1847-1942) était le pionnier du mouvement coopératif. Pendant quelques années il a présidé la Société coopérative de consommation de Lausanne. Ce mélomane et mécène, qui a fondé la Maison du Peuple, s'est beaucoup occupé de la vie musicale de la capitale vaudoise. Membre du parti ouvrier socialiste, on l'appelait le «Socialiste millionnaire», Suter a soutenu pendant plusieurs années par des contributions personnelles l'Orchestre symphonique de Lausanne, dont il était le fondateur et le président. Cet orchestre eut à lutter durant les années 1907-1909 contre de graves difficultés financières.

Paderewski lui offre alors sa collaboration [pour des concerts en 1909 et 1910 dans le dessein d'aider à améliorer la situation matérielle des musiciens].

Gustave Doret au piano avec René et Jean Morax

René Morax (1873-1963), fils d'une vieille famille de Morges, était un écrivain dont les livrets ont été mis en musique par Arthur Honegger et Gustave Doret. Déjà dans les années de jeunesse, il fut invité par son père, Victor Morax, à participer à des fêtes organisées à Riond-Bosson.
Paderewski a montré un vif intérêt pour le Théâtre du Jorat dont Morax a été l'un des promoteurs. Il a assisté à la plupart des premières à Mézières, avec Camille Saint-Saëns, Paul Dukas, Edouard Lalo, Romain Rolland ou Camille Ballaigues. En 1925, il assiste à la première audition de Judith, d'Arthur Honegger, sur un texte de René Morax. Le style de Honegger lui reste cependant étranger; il le considère comme inquiétant. Les créations de Gustave Doret (1866-1943) lui plaisent davantage, et il a été à diverses reprises son conseiller.

Paderewski avec Gustave Doret, Ernest Ansermet (qui débute sa carrière de chef d'orchestre)
Et Eugène Couvreu (syndic de Vevey), Photographie réalisée en 1913

Le compositeur et chef d'orchestre Gustave Doret [auteur de la musique des fêtes des Vignerons de 1905 et de 1927] a eu beaucoup de contacts tant amicaux que professionnels avec Paderewski. Il aimait à se trouver dans le sillage du grand polonais. Les deux musiciens avaient des intérêts communs. Doret a dirigé à plusieurs reprises des oeuvres de Paderewski, a souvent agi comme intermédiaire entre lui et le monde musical de Suisse romande et s'est toujours montré disposé à lui rendre service.
[Par exemple] le 17 juin 1912, Paderewski joue à Londres, sous la baguette de Doret, le concerto en fa de Chopin. La salle debout acclame Paderewski. Doret a la satisfaction de diriger dans le même programme la 3e symphonie de Saint-Saëns, une suite de ballets d'Orphée de Gluck, l'ouverture des Maîtres chanteurs de Wagner et l'ouverture Cokaigne de Elgar.

Paderewski avec Ernest Schelling, une amitié solide.

Fils d'un Suisse, mais né aux Etats-Unis, Ernest Schelling (1876-1939) a été pianiste, chef d'orchestre et compositeur. Schelling n'avait pas de fortune. Il travailla durement pendant deux ans pour se payer le voyage en Europe. Il s'était embarqué sur un cargo pour Gênes et arriva la veille des fêtes [de 1898] à Morges. Pendant trois ans Schelling a étudié sous la surveillance de Paderewski, la plupart du temps à Morges et pendant les vacances dans un chalet à la montagne. Ce fut le début d'une amitié qui a duré toute leur vie.

Après avoir été de 1920 à 1926 directeur du Conservatoire de Poznan, Henryk Opienski (1870-1942) se fixa définitivement à Morges et devint un habitué de Riond-Bosson. Il est l'auteur d'une des rares esquisses biographiques sur Paderewski. Les relations personnelles pendant de longues années lui ont permis de décrire la vie du maître avec une grande autorité. Il fonda, avec l'aide de sa femme l'ensemble «Motet et Madrigal» qu'il dirigea jusqu'à sa mort.

Opienski épousa Lydia Opienska-Barblan (1890-1983). Après avoir passé à Morges sa première jeunesse, elle fréquenta les conservatoires de Fribourg-en-Brisgau, Bâle et Poznan comme professeur de chant et d'orthophonie. En 1924, Mme Opienska revint à Morges avec son mari où elle s'établit dans sa maison natale jusqu'à sa mort. En 1980, la ville lui décerna la bourgeoisie d'honneur.

Textes et photos extraits du livre de
Werner FUCHSS: Paderewski. Genève, Tribune Edition, 1981, pp. 136 à 152 + 206,
réédité en 1999, par les éditions Cabédita, Yens, pp. 121 à 132 + 181.


Un observateur moraliste
Entretien de Paderewski avec Anne-Marie-Redard

Paderewski observait avec appréhension l'évolution de la situation en Europe. L'avènement du national-socialisme et l'agressivité croissante de l'Allemagne le préoccupaient. Il voyait avec regret l'impuissance de la Société des Nations, à la naissance de laquelle il avait assisté. La crise économique qui pesait sur le monde occidental lui faisait craindre que l'Europe n'approchât d'une catastrophe.

C'est à cette époque qu'une jeune Morgienne, Anne-Marie Redard, a pu l'interviewer à Riond-Bosson. [...] A la question de savoir d'où est venue la crise des années trente, Paderewski réplique qu'il en voit une des sources principales dans «le matérialisme de l'humanité entière qui nous a conduits jusqu'au bord de l'abîme.

De tout temps l'humanité s'est divisée en matérialistes et idéalistes, et, probablement, il en sera toujours ainsi. Je ne crois pas que nous soyons, philosophiquement parlant, plus matérialistes que nos aïeux. Peut-être n'avons-nous plus la sincérité et l'ardeur de leur foi. Peut-être nos facultés de renoncement de résignation paraissent quelquefois affaiblies. Mais nous sommes quand même capables d'enthousiastes transports, prêts aux sacrifices et toujours enclins à la lutte pour un idéal généreux. Seulement ce que nous appelons le progrès nous a appris et entraînés à trop aimer les plaisirs matériels de la vie. Et nous les aimons d'autant plus qu'ils deviennent tous les jours plus nombreux. L'ingéniosité dans l'invention, immédiatement industrialisée, ajoute chaque jour à notre confort, à notre luxe, à notre superflu. La formidable évolution démocratique qui accroît nos appétits ne diminue pas notre vanité, quelque restreintes que soient nos ressources pécuniaires, nous nous croyons en droit de posséder les choses qui ne sont au fond accessibles qu'aux riches. De là vient ce train de vie coûteux, désordonné, presque aventureux. Individu, famille, collectivité, commune, pays, tous vivent au-dessus de leurs moyens.

Quelle est l'autorité qui puisse arrêter cette course folle vers la catastrophe ? Les gouvernements, assaillis de tous côtés par de continuelles demandes de subventions, forcés d'alimenter les entreprises d'Etat - presque toujours infirmes, stériles - incapables d'équilibrer leurs budgets autrement que par des emprunts ou de nouveaux impôts, les gouvernements, dis-je, ne peuvent malheureusement pas servir d'exemple de modération et de sagesse aux gouvernés !

A côté de notre vanité, de notre désir de luxe et de lucre, et de notre insouciance, il y a encore un grand coupable qui intensifie et encourage nos péchés, et il s'appelle: le machinisme. Le prodigieux progrès technique depuis plus d'un siècle, et l'extraordinaire perfectionnement des machines ont permis à l'industrie de prendre un essor éblouissant, mais excessif et néfaste à la fois... Ce que nous voyons de près n'est guère réjouissant. Nos excellents artisans d'autrefois disparaissent. La machine les remplace, car elle n'a point besoin de travailleurs professionnels: elle leur substitue des manoeuvres. Les usines mues par les machines produisent tous les articles nécessaires à la vie.»

Dans la même interview, Paderewski parle aussi de musique. Il indique comme ses compositeurs préférés Beethoven et Bach. «Et Chopin ?» lui demande son interlocutrice. «Je l'aime, bien entendu, mais cependant pas comme mon idole Beethoven. A côté de Chopin j'admire également Schumann; enfin je voue un culte à Liszt, compositeur combattu encore de nos jours, qui fut cependant un rénovateur de génie et qui a osé tant de choses, particulièrement dans ses Poèmes symphoniques. Je ne l'ai malheureusement pas connu, les circonstances ne s'y sont pas prêtées.» Parmi les compositeurs plus récents, il mentionne ses liens d'amitié avec Camille Saint-Saëns dont il joua en création le Concerto en ut mineur.

Parlant de son opéra Manru que l'on n'a point joué dans les pays de langue française, il explique qu'il est très difficile de l'adapter. «Catulle Mendès et d'autres s'y sont bien mis, mais cela m'obligeait pour ma part à d'importants remaniements et, depuis lors, j'ai été tellement surchargé qu'il m'a été impossible de m'en occuper.»

Sur le thème de savoir quel rôle la douleur peut jouer dans l'art, Paderewski répond à Mlle Redard: «La leçon de la douleur est certainement un enrichissement pour l'émotivité de l'artiste. Toutefois un véritable artiste doit être à même de tout imaginer. Mais il reste évident que celui qui a souffert est presque toujours fécond, tandis que la joie est plutôt stérile.»

A propos de gaieté, comment concevait-il le jazz ? «C'est évidemment un curieux apport aux ressources des rythmes. Néanmoins quelle terrible revanche de l'élément nègre sur le blanc !»

Entretien avec Anne-Marie REDARD, publié dans la «Gazette de Lausanne» les 5 et 6 février 1935, cité dans l'ouvrage de Werner FUCHSS: Paderewski. Genève, Tribune Edition, 1981, pp. 226-228 réédité en 1999, par les éditions Cabédita, Yens, pp. 199-201.


Lettre à Benito Mussolini
Paderewski diplomate

Paderewski et Mussolini dans les années vingtLa première rencontre de Paderewski avec Mussolini eut lieu en 1925 chez le comte de San Marino. Il fut impressionné par la personnalité du Duce. «C'est un homme instruit et cultivé, très simple, bienveillant et parfaitement bien élevé, ne donnant pas l'impression d'être un "self-made-man". Il était capable de converser sur l'histoire, la littérature, la philosophie, la musique. Son érudition semblait étendue. Je l'ai rencontré plusieurs fois et chaque visite a confirmé mon opinion qu'il était un vrai homme d'Etat. Malgré la réputation qui lui ont fait ses ennemis, il n'est pas douteux qu'il a sauvé son pays de la ruine» [...]

Au printemps 1939, la crise polonaise préoccupe l'homme d'Etat. [...] Le Duce refuse d'adopter une attitude indépendante de l'Allemagne. Il pense que si les démocraties cèdent, ne font pas la guerre, acceptent un compromis de dernière minute, il ne faudrait pas indisposer les Allemands, «car nous (l'Italie) devons aussi avoir notre part du butin.» [...]

La guerre déclenchée, l'Allemagne envahissant la Pologne par l'ouest et les Russes par l'est, Hitler fait son entrée triomphale à Dantzig. Mussolini prononça, le 23 septembre 1939, un discours à Bologne, en présence des chefs du Parti fasciste. Etant comme toujours en de pareilles circonstances dans un état d'euphorie, il exposa notamment les considérations suivantes:

«Notre politique fut fixée dans la déclaration du 1er septembre et il n'y a pas de raisons pour la modifier. Elle répond à nos intérêts nationaux, à nos accords et aux pactes politiques et au désir de tous les peuples, y compris celui de l'Allemagne, qui est de localiser au moins le conflit. D'ailleurs, la Pologne ayant été liquidée, l'Europe n'est pas réellement en guerre. Les masses des armées ne se sont pas encore rencontrées. On peut éviter le choc en se rendant compte que vouloir maintenir ou pis encore reconstituer des positions que l'histoire et le dynamisme naturel des peuples condamnèrent est une vaine illusion. C'est une sage intention de ne pas élargir le conflit que les gouvernements de Londres et de Paris ne réagirent pas jusqu'à présent devant le fait accompli russe, mais en agissant ainsi, ils ont compromis leur justification morale tendant à révoquer le fait accompli allemand...»

[...]

Les termes employés par Mussolini traduits par la presse, ont fait bondir Paderewski qui venait de faire publier un vibrant «Appel aux Nations civilisées» pour venir en aide à la Pologne. Il prit sa plume pour envoyer à Mussolini, début octobre, une lettre de protestation:

Excellence,

Dans votre discours du 23 septembre vous venez de prononcer des paroles que ma conscience ne me permet pas de passer sous silence. Votre haut prestige personnel, votre qualité de chef du gouvernement d'une grande et illustre nation, apportent une gravité exceptionnelle à votre déclaration. Vous venez de dire: «D'ailleurs la Pologne ayant été liquidée... »
Vous vous rendez bien compte quel choc terrible ces paroles, ce verdict implacable, ont dû produire dans mon coeur endolori ? Eh bien non, mille fois non !

La Pologne n'est pas liquidée. Elle se défend toujours, elle se défendra jusqu'à la dernière cartouche, jusqu'à la dernière goutte du sang glorieux de ses enfants fidèles. Le sort de la Pologne, qui n'est qu'un symbole de la lutte incessante pour le droit et pour la justice, ne se décidera pas sur son sol natal. La partie était trop inégale pour laisser le moindre doute sur son issue. Le sort de la Pologne se décidera sur le front occidental.

Mon pays dirigé par des gens, que je me garderai bien d'approuver, a fait preuve d'un aveuglement impardonnable. Confiante dans les traités de non-agression passés avec ses voisins, la Pologne s'est adonnée sans réserve à l'oeuvre de reconstruction économique du pays, négligeant par contre ses préparatifs militaires. Les preuves innombrables d'héroïsme sans pareil de nos troupes et de notre population civile ne peuvent pas malheureusement suppléer au manque de tanks et d'avions, de l'artillerie lourde et de détachements motorisés. Vous le savez aussi bien que moi-même, donc inutile d'insister.

Mais, consciente de son état d'infériorité militaire, la Pologne tout entière n'a pas hésité au moment de l'attaque brutale des forces allemandes. Elle s'est défendue et elle se défend encore. Cette lutte sans espoir n'était possible que grâce aux inépuisables ressources morales de ma nation, grâce à son ardent désir de vivre et de survivre, grâce à son patriotisme légendaire et à son besoin impératif de liberté. Pendant un siècle et demi, trois immenses empires ont tenu une garde incessante au tombeau de notre indépendance. La Pologne n'a jamais désespéré, elle demeurait sûre de sa résurrection, elle était prête à reprendre sa place parmi les nations et elle l'a honorablement reprise. Croyez-vous vraiment qu'un revers passager de la fortune serait capable de nous anéantir ?

La Pologne se bat encore. Son territoire sera probablement conquis, mais son peuple ne sera jamais soumis. Une armée polonaise est en lieu de formation en France. Nous continuerons donc la guerre à côté de nos puissants et généreux alliés, nous la continuerons avec l'aide de Dieu jusqu'à la victoire finale.

Des liens séculaires unissent la Pologne à l'Italie. Je n'ai pas besoin de vous les rappeler. Nous devons à l'esprit romain une grande partie de notre culture et de notre civilisation. Le rôle historique de la Pologne était de propager la culture latine à l'est de l'Europe, de porter le flambeau sacré de la civilisation chrétienne vers l'Orient, de barrer la route aux incursions barbares. A l'abri puissant du rempart polonais les pays d'Europe ont pu vivre en paix. Certains d'entre eux se sont servis de cette période pour préparer le partage de mon pays. Ils ont parfaitement réussi. La Pologne a disparu. Pour tranquilliser les consciences en révolte, on a inventé l'affirmation mensongère que la Pologne était incapable de se gouverner. Il a fallu sacrifier des millions de vies humaines pour réparer ce crime (pour rendre la liberté à mon pays). Le sang italien a coulé en abondance, il y a un quart de siècle, pour établir un monde nouveau basé sur la justice et le droit. Il s'est mêlé au sang des soldats alliés, il s'est mêlé au sang polonais aussi. On essaie de nouveau de reforger le même mensonge. Mais le jeu est trop clair, la supercherie trop évidente et, heureusement pour nous, l'opinion du monde entier mis en garde, trop unanime.

Ce n'est pas une note diplomatique de protestation contre votre jugement précipité que je vous adresse. Ces paroles sont exprimées par votre ancien ami, qui pendant de longues années était tout fier de vous admirer de loin et de former des voeux les plus chaleureux pour la réussite complète de vos efforts inlassables, pour la grandeur et pour la prospérité de votre pays.
Hitler vient de commettre un crime plus odieux encore que son attaque contre la Pologne. Il a livré les trois cinquièmes de notre territoire aux Bolcheviks. Que peut-on attendre de la part d'un homme qui fait cause commune avec les ennemis acharnés de notre culture et de notre civilisation ?

La propagande communiste réduite à l'impuissance depuis de nombreuses années - résultat d'ailleurs naturel et logique de la banqueroute du système à l'intérieur de l'URSS - reprendra de nouveau son élan subversif et destructeur. Par la ligne de démarcation établie récemment entre les armées rouges et allemandes elle s'infiltrera sans cesse. La Pologne a résisté victorieusement à cette propagande, elle est restée saine et anticommuniste.
Etes-vous sûr, Excellence, que cette propagande, sous les auspices de l'amitié Hitler-Staline, ne trouvera pas un terrain propice en Allemagne même ? N'oubliez pas qu'avant l'avènement de Hitler il y a déjà eu près de 9 millions de communistes allemands. Vous pourrez vous apercevoir un jour que le communisme s'étend déjà jusqu'à vos frontières. La disparition de la Pologne ne peut que favoriser le développement des événements dans cette direction. Hitler, lui-même se rend-il compte de l'étendue du désastre qu'il vient de déclencher ? Je suis enclin à croire que oui, mais il n'a plus les moyens de parer au danger. Je vous supplie, Excellence, ne le suivez pas dans cette fausse route. Opposez-vous au cataclysme qui menace de près toute notre civilisation.

Ma missive n'est pas destinée à la publication. Que Dieu me garde de mobiliser les sentiments du monde contre l'Italie ou contre votre personne. Au contraire, j'estime qu'en cette période angoissante que traverse l'Europe, vous avez un rôle magnifique et glorieux à remplir. C'est un coeur meurtri de douleur indicible qui me dicte ces paroles. Je comprends très bien que la complexité de la situation, vos engagements antérieurs envers le Reich, vous ont forcé probablement de faire cette déclaration. Je ne vous demande pas de vous rétracter. Verba volant...

Vos paroles nous ont blessé profondément, mais nous les excuserons de bon coeur si les actes de votre bienveillance viennent à leur suite.

Pour sa propre sécurité l'Italie a besoin d'une Pologne indépendante et forte. Ce n'est pas possible que vous vous fassiez des illusions sur la valeur et la portée des promesses de Hitler. Croyez-vous réellement que, le moment jugé opportun, il reculera devant l'abrogation unilatérale des pactes signés avec votre pays ?

Je vous prie, Excellence, de prendre en considération mes paroles. Ce message vous vient de la part d'un homme de bonne volonté qui à votre puissance ne peut opposer qu'un seul titre d'avoir pendant toute sa vie servi sa patrie, d'avoir toujours et en toutes circonstances suivi la voie droite dictée par l'honneur et la justice.

J'espère toujours que votre dernier mot n'a pas été prononcé. Dans votre effort louable de rétablir la paix en Europe vous avez jugé que tout moyen était bon et justifiable. La paix à laquelle aspire le monde entier doit être durable. Durable elle ne sera que si elle est basée sur le droit et la justice. Il n'y a pas un seul honnête homme au monde qui dirait que le quatrième partage de la Pologne puisse jamais être considéré comme un acte de droit et de justice.

Que Dieu vous protège, Excellence, et que votre conscience vous indique les décisions à prendre.

Ignace Paderewski

La réponse de Mussolini se fit attendre. C'est le consul général d'Italie à Lausanne, qui apporta le 17 octobre 1939 à Paderewski une déclaration verbale du Duce, comme en témoigne le mémorandum rédigé par Paderewski le 26 octobre ainsi conçu et marqué strictement secret.

Le Duce regrette infiniment qu'à l'expression: «La Pologne ayant été liquidée...» dont il s'est servi dans son discours du 23 septembre Monsieur Paderewski ait donné l'interprétation qui ne correspond aucunement aux intentions du Duce. Par lesdites paroles le Duce a voulu faire une simple constatation du fait que la guerre en Pologne, au point de vue militaire, a pris fin. D'ailleurs dans l'original, en italien, cette expression ne peut soulever aucun doute...

Lettre de Paderewski citée dans l'article de Werner FUCHSS, paru dans les «Annales Paderewski» - 1984, No 7, pp. 5 à 14.


Un voyage mouvementé

Monsieur I. G. Lagrange-Kollupajlo, Polonais de vieille souche, avait été le secrétaire particulier de Paderewski, à partir du départ de Riond Bosson le 23 septembre 1940, jusqu'à sa mort le 29 juin 1941 à New York. Il relate ici ses souvenirs à Hugues Faesi, rédacteur responsable de la revue en 1979.

Un départ mûrement réfléchi mais déchirant

C'est au cours de cet été européen tragique de 1940 que Paderewski prit la décision de quitter la Suisse pour s'établir aux Etats-Unis. Vivant à Riond Bosson au-dessus de Morges, nommé président du Conseil national polonais depuis janvier 1940, Paderewski avait assisté navré à l'invasion nazie d'une grande partie de l'Europe, à la défaite des forces alliées et à l'occupation de la moitié de la France par l'Allemagne hitlérienne qui avait quelques mois auparavant envahi la Pologne, puis admis la mainmise de l'URSS sur les provinces orientales de ce pays martyr.

Wladyslaw Sikorski En sa qualité de président du parlement polonais en exil, désireux d'épauler au mieux le Gouvernement du général Sikorski installé à Paris, puis à Angers, à Bordeaux et enfin à Londres, Paderewski en homme d'Etat clairvoyant, réalisa la difficulté d'agir officiellement et efficacement à partir de la Suisse, pays strictement et scrupuleusement neutre. De plus, entourée presque de toutes parts par les forces de l'Axe Berlin-Rome, la Suisse ne pouvait offrir des liaisons sûres et rapides vers Londres.

Or, l'Armée polonaise continuant à se battre hors de ses frontières contre l'Allemagne hitlérienne avait impérieusement besoin de fonds. Déjà durant la Première Guerre mondiale, Paderewski avait su galvaniser les énergies et la générosité de ses très nombreux compatriotes notamment aux Etats-Unis. Il espérait pouvoir renouveler sur place outre Atlantique des appels de fonds et assurer ainsi mieux le ravitaillement de l'Armée polonaise luttant de concert avec les divisions alliées.

Placé devant le douloureux dilemme de rester en Suisse et de ne pas pouvoir agir, ou partir aux Etats-Unis où il jouirait d'une entière liberté d'action, Paderewski n'hésita pas longtemps. D'entente avec le Gouvernement polonais à Londres, il se décida au départ. Il s'en est expliqué publiquement dans son émouvant adieu radiophonique à la Suisse enregistré le 12 septembre et diffusé par Radio Sottens le 28, soit cinq jours après son départ, en y déclarant textuellement entre autres choses:

«Quand vous entendrez ma voix, je serai bien loin de vous. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai partagé vos espoirs et vos angoisses. J'ai senti vos coeurs battre plus fort, j'ai suivi avec admiration vos sacrifices innombrables. J'ai eu même l'occasion de m'incliner devant votre patriotisme. J'étais fier et heureux de rester parmi vous et je ne pensais nullement vous quitter. [...]

Mais vous qui aimez tant votre patrie, vous comprendrez mieux que personne que si je vous ai quittés, c'est que des raisons impérieuses m'ont amené à prendre cette décision. J'ai consacré ma vie à ma Patrie. Je la servais de tout mon coeur et de toutes mes forces. Vous savez bien qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre. Elle vient de faire appel à mes services. Dans de telles circonstances rien ne compte: ni l'âge, ni l'état de santé, ni les risques d'un long et pénible voyage. Je pars et c'est pour cette raison que ce message de gratitude contient une larme amère d'adieu. [...]

Ma maison au bord du Lac Léman reste vide... Y reviendrai-je jamais ? Dieu seul le sait.

Mais je vous laisse mon coeur et je vous assure que les océans qui vont nous séparer ne réusssiront pas à détourner de vous tous, de cette chère Suisse, mes pensées les plus affectueuses, les plus reconnaissantes et fidèles à jamais.»

Risques très réels

On le voit, Paderewski était mandaté par le Gouvernement Sikorski et parfaitement conscient des risques à courir. Il avait alors 79 ans bien sonnés, et depuis la mort de sa femme quelques années plus tôt, sa santé lui causait des soucis. Mais les risques extérieurs étaient les plus graves. Un voyage de 1500 km dans un monde en guerre constituait un véritable cumul d'incertitudes. Il fallait traverser la France non encore entièrement occupée, puis passer par l'Espagne franquiste (grande amie de l'Allemagne hitlérienne) et le Portugal (neutre certes, mais infesté d'espions des nations en guerre). Pour finir, il fallait franchir l'Atlantique en bateau, car Paderewski détestait les vols en «clipper».

Pouvait-on pallier les risques réels ? Pour la traversée de la France non occupée, on s'adressa au maréchal Pétain, admirateur et ami de Paderewski. Il promit de faire tout ce qui était en son pouvoir et il tint parole, en accordant les sauf-conduits indispensables, et en déléguant au groupe le chef de la Sécurité régionale, fils du maire de Saint-Gingolph près d'Evian. Quant au Portugal, pays encore libre, il pouvait garantir sans trop de peine la sécurité de «touristes de guerre» tels que le président du Conseil national polonais en transit. Restait l'inconnue de l'attitude que prendrait l'Espagne, pays non belligérant; mais on savait les autorités franquistes perméables à l'influence hitlérienne, depuis le temps où, six ans plus tôt, la division nazie «Condor» leur avait permis de gagner la guerre civile. Un Paderewski, passant en transit par ce pays à l'orgueil sourcilleux, serait-il laissé en paix ou non avec les siens ?

On décida de courir le risque.

Le garage et la maison du chauffeur existent toujours, au bord de la route Morges - Bière

Le jour du départ de Riond-Bosson était fixé primitivement au 25 septembre 1940. Kollupajlo-Lagrange fixé en Haute-Savoie, rejoindrait le groupe au passage de la frontière suisse à Annemasse. Dès la mi-septembre, il les pressait de se hâter, car l'Allemagne semblait accentuer sa pression sur le Gouvernement Laval et quelque chose se préparait... (En effet, le 27 septembre, l'Allemagne, l'Italie et le Japon signaient le «Pacte d'Acier» à trois, puis le 24 octobre, le régime d'occupation allemande en France fut renforcé.) A Riond-Bosson, on résolut d'avancer le départ au 23 septembre.

A travers la zone non occupée

Partir de Morges, quitter Riond-Bosson, où les Paderewski avaient vécu quarante ans durant et y avaient noué de fidèles amitiés, laisser derrière eux la Suisse paisible bien qu'en état de service actif, dut être terriblement dur, car il s'agissait de partir en quelque sorte sans esprit de retour; qui pouvait prédire, en septembre 1940, la fin du cauchemar et le rétablissement de conditions de vie normales ? Et puis, le grand musicien et patriote allait sur ses 80 ans...

Départ définitif de Riond-Bosson

En fin d'après-midi, le groupe Paderewski se mit en route dans deux puissantes voitures. Il était composé du Président et de sa soeur Mme Antoinette Wilkonska, du ministre Strakacz, de sa femme et de sa fille. (Il remplissait le rôle d'une sorte de chef de cabinet et chargé de la liaison avec le Gouvernement Sikorski à Londres.) Puis il y avait encore le chauffeur Sylvio et Francisek, le fidèle valet de chambre polonais.

A la frontière franco-suisse à Annemasse les attendaient deux hommes: le premier Ignace G. Kollupajlo-Lagrange, avait été nommé son secrétaire particulier; officier de marine polonais, il avait réussi à atteindre la France. Ancien journaliste aussi dans un quotidien de Varsovie, il avait connu Paderewski à Londres une douzaine d'années plus tôt. Le second: M. G., chef de la Sûreté générale en Chablais, était l'envoyé du maréchal Pétain et devait les convoyer durant toute la traversée de la zone non occupée afin d'aplanir toutes difficultés officielles ou autres. Il ne devait les quitter que trois jours plus tard, à la frontière espagnole, ayant parfaitement accompli sa mission d'assurer leur sécurité par sa présence.

Le voyage se poursuivit ce même soir jusqu'à Grenoble, où on logea aux «Trois Couronnes». Le lendemain soir, le groupe arriva à Nîmes la nuit venue, passa la nuit à l'«Hôtel Imperator», et le 25 on coucha à Perpignan. Arrivé à la frontière espagnole, M. G., le fonctionnaire supérieur de la Sûreté générale prit congé, après s'être assuré que le passage en Espagne se fit sans difficulté, grâce au passeport diplomatique du Président Paderewski. On poursuivit le voyage sans autre encombre que des tempêtes et des pluies diluviennes. Et le 27, le groupe arriva sain et sauf à Barcelone.

Les choses se gâtent

Cinq jours de voyage sans pépin sérieux, c'était trop beau pour durer.

Le Président Paderewski n'aimait pas les levers trop matinaux, lui qui adorait passer une partie de la nuit en d'interminables parties de bridge. Le 28 septembre 1940, on ne quitta donc le «Ritz» que vers 10 heures du matin, pour se mettre en route à destination de Madrid. Au volant de la Studebaker, Lagrange remarque dans le rétroviseur qu'une voiture puissante les suit, sans jamais les dépasser. On passe Lérida sans encombre pour emprunter la grande route de Madrid. Peu avant Saragosse, la limousine espagnole les dépasse, elle est bourrée d'agents en uniforme, ils sortent de la voiture, on fait signe à la petite colonne de s'arrêter.

- Contrôle des passeports ! annonce le gradé.

Celui des Paderewski est parfaitement en ordre. Malheureusement, ceux des Strakacz ne portaient pas de visas de sortie.

- Vous devez retourner à Barcelone pour vous mettre en règle, demande le chef du convoi.

Strakacz en porte-parole du Président, refuse sèchement. Il faut alors s'acheminer jusqu'au quartier général de la Sécurité à Saragosse, un policier en armes s'assied dans chacune des voitures de Suisse. Longs palabres à la Sécurité, où l'on insiste à nouveau que la petite colonne rebrousse chemin jusqu'à Barcelone. Rien à faire, tempête Strakacz qui fait comprendre que vu le grand âge du Président Paderewski... Pour finir, le chef de la police autorise le groupe à descendre au «Gran Hotel» de Saragosse comme prévu, mais il avise tout le monde que chacun est en état d'arrestation. Défense donc de quitter l'hôtel, dont les entrées sont gardées par des agents armés.

Paderewski prit la chose fort gaiement: «Moi qui n'ait jamais fait un seul jour de prison, me voici arrêté par la police !» Il en était plus amusé qu'alarmé. . .

C'est ainsi que les huit voyageurs passèrent la deuxième nuit d'Espagne sinon sous les verrous, du moins sous l'étroite surveillance d'une police peu amène.

« Enchanté de vous offrir l'hospitalité ! »

Le lendemain, au lieu de pouvoir poursuivre leur route vers la côte portugaise, il faut négocier durement avec la police qui exige une nouvelle fois le retour à Barcelone pour y attendre les visas manquants ou de nouvelles instructions. Le policier, poli mais inflexible, insiste. Strakacz feint d'aller consulter le Président. Il en revient, la mine navrée:

Un magnifique lieu de séjour ! - Impossible de voyager, l'état de santé du Président ne le permet pas.

Ce qui vu le grand âge de Paderewski est fort plausible, bien que de nature purement diplomatique. La rage au coeur, le chef de la police dut admettre l'inévitable et les laisser au «Gran Hotel».

On mit à profit ce temps pour informer par télégramme les ambassades alliées à Madrid de la détention arbitraire infligée au Président Paderewski et aux siens. Ces télégrammes durent mettre le feu aux poudres dans certaines chancelleries ! Il fallut cependant attendre quatre jours pour recevoir la réponse de l'Ambassade des Etats-Unis. Elle était brève: «Enchanté de vous offrir l'hospitalité à l'Ambassade sur votre route et de vous assurer paix et tranquillité.» Le télégramme portait la signature de l'ambassadeur des Etats-Unis à Madrid.

Ce document dut mettre le comble à l'exaspération de la police à Saragosse qui reçut des ordres de laisser partir le groupe, afin d'éviter toute complication avec les Américains, sous la protection officielle desquels il se trouvait désormais.

On peut se demander ce qui a bien pu motiver l'intervention de la police espagnole, l'arrestation, la confiscation des voitures et des bagages et la détention des huit personnes durant plusieurs jours. Zèle intempestif d'une instance subalterne ? C'est l'explication la plus plausible qui vient à l'esprit. M. Lagrange m'en offrit une autre, malheureusement impossible à vérifier trente-neuf ans après: il apprit fortuitement plus tard que les Allemands auraient été fort désireux de «mettre à l'ombre» pour la durée des hostilités le Président Paderewski, et son arrestation puis son internement en Espagne aurait ainsi permis de neutraliser le président du Conseil national polonais sans même l'intervention de la Gestapo. On objectera que cette dernière aurait eu tout loisir de se saisir de Paderewski lors de son passage en zone libre. C'est oublier que cette zone était sous contrôle de Vichy, et qu'en septembre 1940 trois mois seulement après la victoire éclair de la Wehrmacht, la toute puissance de la sinistre Geheime Staats Polizei hitlérienne n'était qu'à ses débuts d'extension dans les pays occupés.

Serrano Suñer, beau-frère de Franco, était considéré comme le n°2 du régime. Quoiqu'il en soit, l'alerte avait été donnée. Quand la petite colonne partit de Saragosse le 3 octobre, pour arriver le même soir dans la capitale espagnole, une escorte de voitures de l'Ambassade de Pologne et de celle des Etats-Unis attendaient à quelques kilomètres de Madrid, afin de l'accompagner jusqu'à sa résidence.

Par ailleurs, l'affaire eut une suite, m'a raconté M. Lagrange. En effet, sortant le soir tard il apprit d'un officier de police obligeant que Serrano Suñer, ministre espagnol de l'Intérieur et beau-frère du Caudillo, devait rentrer le lendemain d'un voyage à Berlin, que son appareil se poserait à Madrid à 14 heures et qu'il allait peut être donner d'autres ordres concernant Paderewski. Il lui conseilla donc avec insistance:

- Partez sans délai et quittez l'Espagne avant que Suñer puisse agir contre vous.

Pas question, évidemment, de retomber entre les mains d'une police espagnole fort efficace et apparemment peu encombrée de scrupules à l'égard d'un président du parlement polonais en exil ! Mais quant à partir immédiatement, au milieu de la nuit, c'était un autre problème, avec un Paderewski plutôt lève-tard! On refit en hâte les valises, on régla la note d'hôtel et on prépara minutieusement le parcours en auto du lendemain, 400 km à traverser des sierras pour atteindre la frontière portugaise.

Heureusement, Lagrange n'était pas seulement un excellent chauffeur, mais il avait participé à des courses automobiles avant la guerre. Il ne craignait donc pas de rouler vite, voire très vite. Quand Paderewski apprit quel tour on voulait jouer aux autorités espagnoles, il accepta sans difficulté un départ plus matinal.

C'était à 14 heures que Serrano Suñer devait atterrir. Voilà l'ultime délai pour avoir passé de l'autre côté de la frontière espagnole... Il fallut donc véritablement rouler à fond de train, et sur des routes de montagne dont certaines non goudronnées. On partit à 8 heures du matin, on mit pleins gaz en direction de l'Atlantique.

Une course contre la montre

Quelle que soit l'interprétation à donner à l'arrestation de Paderewski par la police espagnole à Saragosse, l'événement avait eu lieu, et il constituait un avertissement quant aux risques à courir les routes d'Europe au treizième mois du plus sanglant conflit mondial. Et quelle qu'ait été l'inspiration - ou l'instance inspiratrice - des confidences d'un policier un peu bavard au secrétaire du Président, son avis pouvait lui aussi constituer un signal d'alerte, même en admettant que les autorités espagnoles n'étaient peut être pas trop mécontentes de n'avoir pas à intervenir contre un «touriste» transitaire aussi célèbre et politiquement protégé par les Américains que le Président du Conseil national polonais ?

On partit donc à toute vitesse.

En tête de colonne, Lagrange-Kollupajlo dans la puissante Studebaker força l'allure, tout en sachant que dans les voitures, on véhiculait deux vieillards: le Président Paderewski allait sur ses 80 ans, et Mme Antoinette Wilkonska, sa soeur, avait 82 ans. Néanmoins, il n'y avait pas une seconde à perdre. On fonça donc à travers un pays truffé de policiers et de gardes civils. Quant aux routes de l'intérieur, on peut imaginer leur état peu propice aux essais de vélocité automobile.

Et le facteur temps: il fallait absolument se trouver au Portugal à deux heures de l'après-midi, quand atterrirait l'avion revenant de Berlin avec le ministre Suñer. Six heures pour faire près de quatre cents kilomètres, traverser le Tage, ralentir dans les mauvais chemins des sierras, toujours à la merci d'un pneu crevé ou d'un ennui mécanique sur ces routes mal entretenues. Quant à l'essence, elle était rationnée, bien entendu, comme partout dans cette Europe vivant sur le pied de guerre économique. Après une course mémorable contre la montre à travers les montagnes de Tolède et de l'Estramadure, on arriva enfin après Merida à déboucher sur la plaine de Badajoz, la frontière ! Il était exactement 13 h. 35.

Mais l'épreuve de vitesse n'était pas encore entièrement gagnée: il fallait de plus vaincre - en moins de vingt-cinq minutes ! - les tracasseries douanières, le décompte des bons de rationnement, les prescriptions sur les devises, les passeports (dont certains sans visa de sortie !).

Enfin tout fut terminé.

A 13 h. 58, la barrière rouge et jaune du poste de douane de Badajoz se leva, ouvrant la voie vers la liberté. Car à la frontière portugaise, à quelques pas, ce fut une réception vraiment chaleureuse toute de sympathie qui accueillit le grand musicien président et toute sa maisonnée.

Un sous-marin allemand pour finir

Exténué par ces jours d'inquiétude et de vexations en Espagne, le groupe arriva à Lisbonne et s'installa à l'Hôtel do Parque à Estoril, dans la large baie qui s'ouvre sur l'Atlantique. Le repos ne fut cependant pas pour tout le monde. En effet, il restait encore à trouver un navire pour les Etats-Unis, et ils étaient plutôt rares, alors que des centaines, des milliers de réfugiés des pays envahis par l'Allemagne et la Russie assiégeaient les consulats.

C'était la dure bataille des «priorités» pour trouver une cabine sur un cargo (quand ce n'était pas simplement une place d'entrepont) après avoir obtenu le visa libérateur d'un pays d'accueil outremer. Lagrange ne chôma pas. C'était lui qui finalement découvrit l'occasion d'un passage. Il se présenta aux bureaux de l'American Export Lines. Quand on sut qu'il voulait des passages pour les Etats-Unis, on leva les bras au ciel:

- Monsieur, il y a des milliers d'inscrits sur nos listes d'attente, soyez raisonnable !

Mais quand on sut qu'il s'agissait de Paderewski, tout fut aplani en quelques heures, et le groupe disposa même d'assez de cabines, luxe inouï à ce moment là où les familles couchaient à plusieurs dans une seule.

Le 27 octobre 1940, le steamship «Excambion» quitta le port portugais et cingla vers l'ouest. Navire de commerce, appartenant à une compagnie américaine - les Etats-Unis n'étaient pas encore en guerre à ce moment-là - l'«Excambion» navigua chaque nuit toutes lumières allumées, les cabines éclairées, proclamant de tout son éclat brillant son appartenance à un Etat neutre.

Il fut pourtant stoppé un matin en plein Atlantique, par un sous marin allemand. Un petit groupe armé monta à bord de l'«Excambion» au grand effroi des soixante passagers: ayant échappé aux nazis sur le continent européen, allaient ils tomber dans leurs griffes en pleine mer ?

A l'arrivée à New York L' officier allemand consulta les papiers du navire, constata qu'ils étaient en règle, qu'il s'agissait bien d'un bateau américain, donc non-belligérant, et qu'il n'était pas question de l'envoyer par le fond... Il salua et s'en retourna vers son requin d'acier, laissant l'«Excambion» continuer sa route. On devine les soupirs de soulagement des passagers et de l'équipage.

Le 6 novembre 1940, le navire entra en rade de New York. Le Président Paderewski fêtait ce jour là son quatre-vingtième anniversaire. Le peuple américain avait réélu la veille son président en la personne de Franklin D. Roosevelt, ami de longue date des Paderewski. Il avait dépêché pour les accueillir un de ses officiers de liaison personnels, afin de régler en un tournemain toutes les difficultés douanières et autres, pour ces «invités du président des Etats-Unis.»

Avant même de mettre son pied sur le sol américain, Paderewski tint une conférence de presse impromptue sur l'«Excambion». Il lut une déclaration d'intention qui fut mondialement reproduite:

«Ne pouvant plus porter les armes, je vais tâcher de récolter des fonds, et rester ainsi proche de ceux qui se battent pour notre patrie, pour la justice, la liberté, la dignité humaine, pour les droits de la Pologne de rester une nation indépendante».

Témoignage recueilli par Hugues Faesi. Article paru dans les «Annales Paderewski» No 1 - 1979, pp. 16 à 24.


Le résistant
Dernière allocution publique de Paderewski, aux vétérans de l'armée polonaise

Une des dernières photos, prise le 19 février 1941, lors d'un voyage en Floride.

Lorsque avant un quart de siècle, vous partiez combattre pour la liberté de la Pologne, je vous bénissais comme un père. Regardant nos rangées, où l'impitoyable mort devait faire des brèches sanglantes, j'avais les larmes aux yeux et le coeur serré; mais j'étais plein de foi qu'en accomplissant votre devoir, vous apporteriez sur la pointe de vos baïonnettes la liberté à la Pologne et à la nation, la libération d'un esclavage d'un siècle et demi.

La Pologne vous a fait confiance et vous ne l'avez pas déçue; je baisse aussi avec vénération ma tête en pensant à tous ceux qui ne sont pas rentrés et j'implore Dieu pour qu'il donne à notre pays cette liberté pour laquelle, de nouveau, tout notre peuple prie et combat avec un héroïsme téméraire. Les forces de la méchanceté qui se sont mises en action pour l'asservissement du monde, en piétinant les droits divins et humains, afin d'en faire des esclaves, sont immenses. Tour à tour, l'onde de barbarie inonde de nouveaux pays, asservit de nouvelles nations, s'enorgueillissant de ses triomphes. Mais l'heure de la justice et du châtiment approche. Le devoir des dictateurs fut facilité par la politique à courte vue de certains pays, qui espéraient ainsi que le déluge sanglant ne les atteindrait pas. Ainsi, seuls des débris de leurs armées coopèrent avec les Alliés.

La Pologne et la Grande-Bretagne, liées d'un commun effort depuis le début de la guerre, voient les rangs des défenseurs de la justice grandir de jour en jour. La Grande-Bretagne, forteresse de la démocratie, rocher contre lequel s'appuie le front commun des défenseurs de la civilisation, reste inébranlable. De là, nous portons à l'ennemi des coups de plus en plus durs. Dans ces combats, prennent part les chevaliers ailés polonais, qui se sont couverts d'une gloire immortelle, et notre héroïque marine. Ce n'est pas une guerre ordinaire. On n'y dispute pas des désaccords de frontières ou des querelles de voisins. Il y va de notre avenir, de l'avenir du monde entier !

Notre éminent et grand président Franklin Roosevelt l'a bien compris, et du premier moment il a déclaré que c'est le peuple américain qui a le droit de décider, d'après sa conscience, de quel côté des belligérants il va se ranger. A mesure que la notion du danger commun mûrissait dans l'esprit des citoyens, il n'a rien négligé, comme représentant de la conscience nationale, pour montrer la volonté du peuple entier en donnant l'aide de plus en plus efficace aux Alliés. Une grande responsabilité pèse sur chaque citoyen des Etats-Unis et, en premier lieu, sur chaque citoyen d'origine polonaise. C'est votre devoir de donner sans cesse au président américain le témoignage de votre confiance, d'être prêts au sacrifice et de vous montrer comme citoyens loyaux.

La 5e colonne et ceux dont les buts coïncident étrangement avec ses buts, ne cessent, dans leurs efforts, de montrer la nation américaine comme un peuple en désaccord intérieur. A leurs assemblées et décisions, à leurs dépêches (télégrammes) et lettres adressées à la Maison-Blanche et au Congrès, les citoyens qui sont au clair quant à leur devoir, quant à la situation dans laquelle ils se trouvent, devraient répondre par une contre action, devraient ne pas cesser d'être sur leurs gardes, et mettre l'action de cette bruyante minorité dans sa vraie ampleur et la montrer dans sa vraie lumière.

Vétérans ! Je sais comme vous prenez à coeur la formation de cadres de l'armée polonaise au Canada. J'adresse mes plus respectueux hommages à votre président, le Dr P. Starzynski, à vos chefs et à vous tous, mes chers frères, en sachant que vous ne vous lasserez pas de votre travail. Je souhaite de tout coeur que vos résultats soient un vrai mérite envers la Pologne. Tout notre beau pays martyrisé, mais combattant, compte sur vous. Toute l'armée et son chef, entourés par tous d'amour, de vénération et de confiance, mon ami fidèle depuis tant d'années et mon confrère dans mon travail, le général W. Sikorski, ainsi que le président et le gouvernement de la République souveraine polonaise, comptent sur vous. Nous serons victorieux dans la bataille qui nous a été imposée. L'élément avec lequel notre ennemi a voulu nous surprendre, c'est la bataille des nerfs. Mais ici aussi, ses comptes vont être déjoués: la victoire de cette guerre sera remportée non par les nerfs, mais par l'Esprit immortel, l'esprit qui est soutenu par la foi en Dieu et par l'attachement à la liberté et à la terre de nos pères et de nos aïeux ! Cet esprit triomphe déjà, même contre la suprématie de la barbarie motorisée. Cet esprit ne s'est pas soumis (plié) jusqu'à maintenant et va surmonter encore bien des épreuves. Il s'affermit chaque jour, en puisant dans l'inépuisable réservoir des forces morales que sont les Etats-Unis et la Pologne américaine.

J'aimerais que ma voix parvienne non seulement à vous, mais qu'on l'entende dans notre pays, que nos soldats l'écoutent sur le front, ainsi que nos aviateurs dans l'espace aérien, et nos marins sur la mer, qu'à tous parvienne la joyeuse et réconfortante nouvelle: la Pologne et l'Amérique commencent à agir !

Discours publié dans les «Annales Paderewski» No 15 - 1992, pp. 23-24;
la photo est extraite du No 14 - 1991 p.13.


Manru
Evocation du livret de l'opéra

Le projet d'un opéra a été présenté à Paderewski en août 1889 à Vienne par Alfred Nossig, fils du secrétaire de la communauté juive à Lwow, journaliste, écrivain, politicien et artiste. Paderewski a toujours rêvé de composer un opéra et a accepté le plan. Il a confié livret à Nossig. Le texte, écrit en allemand, se basait sur un roman de Jozef Ignacy Kraszewski, intitulé «Chata za wsia» («La cabane derrière le hameau»), à l'intrigue complexe et dont le thème principal est un amour tragique entre une jeune fille polonaise, Ulana, et un Tzigane, Manru. La première a lieu le 29 mai 1901 à Dresde.

Acte I - Un village dans les montagnes des Tatras

L'action se déroule dans un village polonais de Volynie (Ukraine Occidentale). La mère de Ulana, Jadwiga, se plaint que le Tzigane Manru a enlevé sa fille. Dans le village, les paysans préparent la fête des récoltes. Dans la deuxième scène apparaît Urok, un personnage étrange, mi-sorcier mi-bouffon, que beaucoup considèrent comme un fou de village. Urok est très attaché à Ulana: il s'apitoie sur son sort. Le jour de la fête, Ulana vient chez sa mère pour demander du pain: dans la cabane de Manru le forgeron - que tout le monde a rejeté - règnent la misère et la famine. Jadwiga accepte d'aider sa fille et même de recevoir sous son toit son enfant bâtard, mais à condition que Ulana quitte le Tzigane. Ulana refuse: elle aime Manru. Mais Manru néglige de plus en plus sa jeune femme: Ulana demande son ami Urok de lui procurer un philtre d'amour pour que Manru se tourne à nouveau vers elle. Apparaît Manru, haï de tous les habitants pour avoir enlevé la plus jolie fille du village. Jadwiga maudit le jeune couple en les traitant de «pestiférés».

Acte II - La cabane de Manru

Dans la cabane du forgeron, Manru travaille, mais la vie tranquille de paysan lui pèse. Il rêve constamment à la liberté et à une vie vagabonde. Ses pensées se tournent de plus en plus vers Aza, une jeune Tzigane, belle et passionnée. Manru reproche à Ulana sa perte de liberté («Fidélité, c'est un esclavage», répète-t-il souvent), il fait mine de vouloir frapper sa femme, mais Urok intervient. Pendant que Manru, furieux jure de brûler le village, Urok promet à Ulana la potion qui pourrait rendre le bonheur à son foyer. Un vieux Tzigane, Jagu, informe Manru que la communauté est d'accord de l'accepter de nouveau, mais il doit quitter sa femme polonaise. Jagu ajoute que si Manru ne revient pas auprès de la belle Aza, elle épousera le chef des Tziganes, Oros. Une querelle éclate entre Ulana, Manru et Urok. Pour calmer l'esprit de Manru, Ulana lui donne à boire la potion préparée par Urok: l'amour et le bonheur semblent revenir.

Acte III - Dans les montagnes

La nuit, Manru sort de sa cabane, pour lutter contre l'insomnie. Il entend le chant des Tziganes et s'endort. Des Tziganes le trouvent endormi et le ramènent au camp. Manru et le chef Oros s'affrontent. Aza séduit Manru avec une danse: Oros, jaloux, ordonne de chasser son rival. Jagu demande le pardon pour Manru et est soutenu par les autres. Furieux, Oros, abandonne le camp des rebelles. Les Tziganes restent sans leur chef, mais Aza et Jagu proposent que Manru le remplace. Manru hésite encore, mais finalement décide d'abandonner sa femme et son enfant, puis de partir avec les Tziganes qui chantent: «Le monde nous appartient, car nous sommes libres !» (accent patriotique, rappelons que la Pologne, partagée entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, a été effacée des cartes pour 123 ans).

Ulana, en proie de désespoir, se jette dans un lac. Urok, effondré, décide de se venger sur Manru: il barre la route aux Tziganes sur un chemin des montagnes et pousse le mari infidèle dans un précipice.

D'après «Opera Manru Ignacego Jana Paderewskiego» par Lidia Kozubek. UNIA Katowice 1993,
traduction-résumé de Beata Jaquet.

Les images, extraites de cet ouvrage, ont été réalisées lors de représentations qui ont eu lieu en 1961 à Wroclaw, Poznan et Lódz.